Ibid,, II
par trop sujets à errer. Il pourrait faire réflexion que nous sommes en général édifiés par le témoignage même des Anciens sur l'estime qu'ils faisaient des auteurs dont les livres ont survécu. Et, à tout prendre, c'est d'un excès de soumission à leurs arrêts que nous aurions à nous défendi-e bien plutôt que de caprice dans la répartition des gloires posthumes. Mais on saisit ici sur le vif cette humeur d'insurgé qui^ pour ne point appliquer les règles de jugement en usage, se flatte soi-même d'indépendance et de libre critique. Avec un raisonneur de cette trempe, on perdrait le temps à disputer : comment lui représenter que l'entêtement du sens propre n'est pas sujet à moins de préventions, ni à de moindres, que l'esprit de docilité, et que, si, pour encenser Homère, les raisons de plus d'un sont d'un médiocre aloi, les siennes, pour le dénigrer, n'en valent pas mieux? Comment surtout venir à bout d'un homme obstinément brouillé avec l'art qui ne démontre ricnl Réussira-ton à laver la poésie homérique du reproche de n'avoir point catéchisé les hommes à la mode du xviii« siècle?
Veut-on voir la même férule encore à l'œuvre? Horace aussi est en possession d'une clientèle d'admirateurs assidus. Voilà pour le rendre suspect. Mercier va donc l'interroger sévèrement, et que reste-t-il alors du poète latin? « Artificieux, avide et souple, employant la morale pour la corrompre, déguisant la lâcheté sous une insouciance épicurienne, il avait la vigueur de la pensée d'un homme libre et l'expression d'un esclave. Je sais qu'il est fin, ingénieux, délicat, et voilà pourquoi je souflfre en le lisant Je pourrais,
séduit par son esprit, chérir sa manière. Je ne veux point l'aimer, non. Le vrai satirique, qui s'attache aux mœurs, qui humilie le vice en nommant le vicieux, c'est lui qui est utile à son siècle qu'il châtie'. »
Inversement; il comble Lucain d'éloges : « Poète grave, plein d'énergie et de pensées, il a peint de grands hommes, ce qui était plus difficile que de peindre des dieux. Original et audacieux, il a transmis dans son style la noble témérité dont son cœur était plein. La hardiesse des tours, la force et la précision annoncent son génie indépendant; il parlait contre la tyrannie, et c'était sous le règne de Néron'. »