‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 267 sur 521 · Papiers de M. Duca · texte numérisé non relu

Papiers de M. Duca

2. An 2440, i, 341-363, passim. Ici OQ prend le reviremeut sur le fait. Dans la première édition de ce livre, Voltaire passe intact à la postérité, et Mercier lui décerne^ en cet endroit, un panégyrique enflammé.

Celui-là, en vérité, a étrangement embarrassé la critique de Mercier : mais les tentations mêmes et les perplexités où il l'a induite, les variations de langage qui en sont la marque, nous renseignent d'autant mieux sur la qualité des principes dont nous avons ici à observer le conflit. Un cas unique nous fournit épreuve et contre-épreuve. L'antipathie de nature était complète et datait de loin : dès la vingt-cinquième année, nous l'avons vu, et parmi les antithèses savamment balancées du parallèle dans lequel Mercier opposait Voltaire à Rousseau, on avait pu juger qu'entre les deux grandes directions d'intelligence qui se partageaient le monde pensant du siècle, il repoussait, quanta lui, celle qui venait de Ferney. Rien de plus explicable : le tour d'esprit de l'impitoyable railleur, l'ordre d'idées où il se complaisait, son étroit attachement aux formes littéraires du passé et sa résistance désespérée à toute innovation en ce genre devaient heurter dans ce cœur plein de rébellion et de gravité les convictions et les préférences les plus chères. Mais, d'autre part, tant de gloire acquise à défendre la tolérance philosophique et la pensée libre le touchait aussi à l'endroit le plus sensible. Et puis enfin, Voltaire était Voltaire, un incomparable séducteur d'hommes, fait entre tous pour fasciner un jeune enthousiaste, étourdir ses objections et lui ôter le sang-froid, l'envie de discuter. Que Voltaire versifie, qu'il fasse des poèmes épiques et des tragédies, contre lui Mercier ne se sent pas le cœur aussi ferme que contre Racine : sur la foi de ce grand prestige, voilà bien des répugnances qui fléchissent et voilà une disposition tout inattendue à entendre raison. La Henriade, écrit-il, est le plus beau poème de notre langue, « le premier ouvrage de poésie, parmi nous, où l'on ait vu et des idées utiles et de la philosophie. » Les défauts en sont ceux de la nation, qui n'est pas épique. L'auteur ne s'est pas senti fort à son aise avec les préjugés du goût et les oracles qui les défendent. « Il a voulu être sage, comme eux, il a redouté la critique au lieu de la braver. C'est à cette foule d'écrivailleurs qui le tyrannisaient à chaque mot et proscrivaient tout élan, c'est à eux qu'il faut s'en prendre, s'il n'a pas été plus hardi; sa faute est de n'avoir pas eu le courage de les mépriser. » De ce qu'il y aurait à blâmer rien ne vient de lui, et tout ce qu'il faut louer lui est imputable. « Son vers part et s'élance, il semble

naitrc tout formé, il ne parait pas sortir d'un moule. Son vers est vivant, gracieux, flexible, et le coloris en est toujours séduisant. Qui n'a pas retenu la Henriade par cœur et sans le moindre efTort*? »

Voilà, en vérité, des distinctions et des ménagements auxquels nous n'étions pas accoutumés. Pour l'amour de la philosophie et par la grâce de Voltaire, qui s'attendait à voir Mercier se radoucira ce point pour le goût classique?

Qu'il juge en Voltaire l'homme de théâtre, c'est un bien autre éblouissement. Il ne fait pas difliculté de le mettre au dessus de Racine. C'est grand dommage, sans doute, qu'un tel génie soit demeuré dans la servitude de l'ancien système dramatique, mais quelles tragédies que les siennes ! Elles sont bien près de réconcilier Mercier avec le genre, tant il s'échauffe à les exalter. Elles ont tout, l'éloquence, la passion, la variété. « Il n'y a rien de plus touchant sur notre scène que Zaïre, Mérope, Adélaïde du Guesclin, Tan- C7'ède, rien de mieux peint et de plus fort que la M07H de César^ le Triumvirat et Rome sauvée, rien de plus important qn' Œdipe, Oreste et Sémiramis, rien de plus philosophique (inAlzire, Mahomet et les Scythes? » Sans doute l'éloge est asséné d'une main lourde, et pour un novateur de lettres, la critique est ici en défaut. Par quel sortilège a-t-il donc abdiqué tout discernement? et comment s'aveugle-t-il à ce point sur tant de défauts dont les moindres lui eussent, ailleurs, crevé les yeux? La philosophie a produit ce miracle. Voltaire a « au-dessus de ses prédécesseurs cette morale touchante, ces principes de vertu et d'humanité qui attendrissent et parlent à toutes les âmes ». Mercier n'est plus maître de lui, il s'agenouille et joint les mains devant le maître et l'ancêtre : « S'il m'est échappé dans cet ouvrage quelques traits qui aient pu déplaire à cet illustre écrivain, je déclare que mon intention n'a jamais été de rabaisser sa gloire. Je serais fâché d'avoir pu blesser cette

âme si sensible, je m'en ferais un reproche J'ai toujours

eu pour ce grand homme une admiration décidée et sentie. Je le regarde comme le génie le plus universel qui ait encore paru sur la terre. Il a d'autres titres à mes yeux que celui de poète : le bien qu'il a fait à sa nation ne sera vrai-

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