‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 270 sur 521 · An. 2440, i, 3a9. T. de P., vi, 222 et suiv · texte numérisé non relu

An. 2440, i, 3a9. T. de P., vi, 222 et suiv

2. Chaillet pense précisément, dit-il, « ce qu'a voulu exprinaer l'auteur de VAn 2440 dans cette piirase ingénieuse. » Journ. Iielv., juin 1780, p. 16. Cf. Fréron : Voltaire « est le premier peut-être qui, à force d'esprit, ait su se passer de génie. » Ann, LUI., 1774, i, 3. Il y a une nuance sans doute. Pourtant Mercier, ici, est-il si loin de Fréron?

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place, pour unéloge ou une critique, caractérise, du moins, à merveille la nature et la manière de Voltaire. Mercier l'entendait comme une critique assurément : à bien des titres, l'esprit avait de quoi l'offenser. Comme il hait la pédanterie, il tend à exclure la chaleur d'âme, l'affirmation passionnée, et, comme il ne redoute rien tant que le ridicule, il écarte l'insolite, le bizarre, le démesuré, les formes d'éloquence et de poésie qui ne sont point avouées par les scrupules trop timides du goût, mais que Mercier n'en chérit que davantage, car elles accusent d'autant mieux l'émoi intime et, si l'on peut dire, le tressaillement de l'âme. Une plume libre au service d'une noble cause, c'est, encore un coup, ce qui résume toute la poétique de Mercier. Partant de cet axiome, elle ne fait pas la difficile sur les excès de passions ni sur les écarts de style. Ou plutôt, elle n'en connaît point de tels : elle ne s'en prend, en toute rencontre, qu'au tiède, qu'au timoré et qu'au contenu. Et l'application qu'il en fait à l'étude de Voltaire nous éclaire, tant par la nature du blâme que par celle de la louange, sur l'esprit d'une doctrine dont il n'a que trop de penchant à vouloir abuser.

Telles sont, en eff"et, les tentations de l'esprit de système. A qui l'en croit^ c'est vite fait de s'écrier :

Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis.

De là de plaisants dénis de justice et des brevets d'immortalité distribués de manière inattendue. Ce genre d'irrévérence, innocent en somme pour ceux qui en sont l'objet, ne va d'ailleurs pas sans quelques compensations. Par cela que son idée fixe le prévient davantage contre l'esprit de la littérature classique, Mercier n'en démêle que mieux les côtés faibles, particulièrement la tendance à se prendre elle-même pour la mesure delà pensée humaine. Ace propos, il abonde en réflexions d'une justesse décisive.

Le goût, cette arche sainte des critiques, est, dit-il, le plus inintelligible de tous les mots, « parce que, fait pour concilier la nature et l'art, il n'y a pas deux personnes qui voient également et la nature et l'art. » Il est plus facile de s'arroger présomptueusement le privilège de les voir seul dans leur vérité. « Les peuples ■policés appellent goût ce qu ils imaginent être la perfection de leurs arts^ et les individus, ce qui forme la limite réelle de leurs talents... L'orgueil

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des nations a créé à son avantage ce mot alin de proscrire plus sûrement ce qui n'entre pas dans leurs usai,^es... » (Juant aux auteurs, chacun « veut établir tranquillement sa supériorité sur ses rivaux et fermer la barrière. »

Sans doute, il y a des chefs-d'œuvre que le goût avoue unanimement, la Iraiis/ifiuralion de Raphaël, ou le second livre de VEnéide, mais pourquoi s'en prévaloir pour donner l'exclusion à d'autres sortes de beauté? « La nature est-elle emprisonnée tout entière dans les premières formes qui en ont été tracées? » Tel et tel ont réussi. D'accord, « est-ce une raison pour dire : voilà le seul et unique point de vue »? Ces hommes n'ont touché qu'une fibre du cœur humain, ils ont aperçu bien au delà de ce qu'ils ont exécuté, et ils sont morts ; et on viendrait dire : « Voici les formes constantes et éternelles qui constituent la beauté par excellence! »

« L'habitude est chez les hommes la règle qui décide de leur opinion sur le caractère du beau et du vrai. » On nous ramène à suivre ce qui s'est fait au lieu de réfléchir sur ce qu'il y aurait à faire et, au bout d'un certain temps, il n'est plus permis de s'élever contre des préjugés qui ont pris force de loi. « Heureux le peuple neuf qui modifie à son gré ses idées, ses sentiments et ses plaisirs!... Il se livre à l'effet et ne raisonne point la cause. Son cœur n'attend pas l'examen pour tressaillir de joie. » A Paris, on ne s'embarrasse guère de considérations sur la diversité des peuples, des mœurs, des climats et des passions. « On regarde en pitié tout ce qui n'a pas le suffrage de la bonne compagnie et l'on décide que l'on n'a des yeux, des oreilles et un cœur que dans la capitale^. »

Voilà certes qui est admirablement dit, avec le plus lumineux bon sens et une mesure qu'on n'attendait pas d'un si fougueux blasphémateur. En si bonne voie, les applications ne manquent point à sa critique. Cette timidité de conception qu'il signale d'une main si sûre, ne se trahit-elle pas dans l'importance excessive qu'on donne à la forme, au détriment du fond? C'est mal écrit, dit-on : telle est la formule de critique la plus répandue. Et le style, par suite, s'embarrasse des mêmes liens qui garrottent la pensée. Voilà comme on en vient à voir triompher le ton compassé, raf-

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