‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 277 sur 521 · Ibid., IX · texte numérisé non relu

Ibid., IX

Ne voilà-t-il pas un accès d'humeur bien significatif à l'aspect de ces souffrances élégiaques, de ces langueurs d'àme complaisamment caressées, nouvelles venues dans l'art des vers et destinées à tant d'éclat? N'aperçoit-on point là le commencement de toute une littérature? Sur Mercier l'impression fut des plus fortes. Une poésie qui n'est point un jeu d'esprit, ni un exercice d'érudition, qui ne se soucie ni des règles, ni des modèles, qui s'épanche comme l'oiseau chante ou comme les larmes coulent, qui émane du profond de la sensibilité, l'alimente, l'accroît et la fait déborder, une telle poésie où le cœur jouit de se sentir vibrer répondait trop bien à sa propre conception de l'art d'écrire, à l'ardeur d'effusion et à l'exaltation morale qu'il y voulait, pour provoquer de sa part la moindre résistance ou la moindre réserve.

Dans le temps que parut la traduction de Letourneur, il écrivait l'An 2440 et ne se tint pas d'y intercaler, au grand hasard de la composition, un morceau dans le goût d'Young où respire une âme toute romantique. Un solitaire nous y est dépeint, errant dans un cimetière de campagne, libre de terreur et tout pénétré d'une émotion suave. « Seul avec l'auguste mélancolie, je me remplis de grands objets. Je fixe d'un œil immobile et serein cette tombe où l'homme s'endort pour renaître, où il doit remercier la nature et justifier un jour la sagesse éternelle. L'état pompeux du jour me paraît triste. J'attendsle crépuscule du soir et cette douce obscurité qui, prêtant des charmes au silence des nuits, favorise l'essor de la sublime pensée. Dès que l'oiseau nocturne, poussant un cri lugubre, fend d'un vol pesant l'épaisseur de l'ombre, je saisis ma lyre, je vous salue, majestueuses ténèbres! Élevez mon âme en éclipsant à mes yeux la scène changeante du monde; découvrez-moi le trône radieux où siège l'auguste vérité. » Pendant cette promenade méditative, la lune soudain s'éclipse, une obscurité opaque enveloppe le cimetière, et le songeur tombe dans une fosse fraîchement creusée. Un frisson le saisit : il s'évanouit d'épouvante. « Cependant je reviens à moi. Un faible jour commençait à .blanchir la voûte étoilée. Quelques rayons sillonnaient le fianc des nuages : de degrés en degrés ils recevaient une lumière plus éclatante et plus vive; ils s'enfoncèrent bientôt sous l'horizon et mes yeux distin-

guèrent le disque de la lune à moitié dégagé de l'ombre. Il luit enfin dans tout son éclat; il reparaît aussi brillant qu'il était. L'astre solitaire poursuit son cours. Je retrouve mon courage, je m'élance de ce cercueil. Le calme des airs, la sérénité du ciel, les rayons blanchissants de l'aurore, tout me rassure, me raffermit et dissipe les terreurs que la nuit avait enfantées. Debout, je regardais en souriant cette fosse qui m'avait reçu dans son sein. Qu'avait-elle de hideux? C'était la terre, ma nourrice, et qui me redemanderait dans le temps cette portion d'argile qu'elle m'avait prêtée. Je n'aperçus rien des fantômes dont les ténèbres avaient frappé ma crédule imagination '. »

Le symbole se devine : cette chute sinistre dans une fosse ténébreuse, c'est la mort, au delà de laquelle, pareillement, les clartés célestes viennent dissiper une léthargie passagère. Sentiments et images exhalent déjà une poésie toute lamartinienne : dans ce morceau de prose oublié, il semble que les rimes manquent, on se prend aies chercher malgré soi, tant ici une irrésistible association de pensées évoque en notre mémoire étonnée les échos d'une musique bien postérieure, celle que murmurent les strophes du Vallon ou du Soir.

Certes, on l'avouera, elle est singulièrement ouverte et compréhensive, l'intelligence que sillonnent de telles lueurs de lointaine divination.

Pour Shakespeare, l'enthousiasme de Mercier tient du fanatisme, nous savons déjà pourquoi. Ce n'est pas seulement parce qu'il voit en lui un génie selon son cœur, un génie affranchi des règles, c'est avant tout parce qu'il s'en fait une haute caution dans sa propre cause et qu'ayant ses raisons d'entrer en révolte contre le théâtre classique, il ne pouvait trouver, àl'appui de sa hardiesse, un meilleur, un plus fameux exemple que Shakespeare, qui est la négation même de ce théâtre. Aussi, dans le combat d'opinion qui s'engage, lors de la publication des premiers volumes traduits"', prend-il parti avec une effervescence de passion que rien ne tempère, qui ne veut entendre à aucune restriction, à aucune mesure, à aucun choix.

i. An 2i.W, I, 311-317.

2. Letourneur et ses collaborateurs, Catuélan et Fontaine-Malherbe, les firent paraître en 1776 et la publication se poursuivit jusqu'en 1783. 11 y eut vingt volumes.

Maintenant que la querelle, apaisée, il y a beau jour, laisse Shakespeare définitivement conquis à notre étude assidue et à notre pratique familière, maintenant, il est sans doute permis de le reconnaître sans scandale, Shakespeare, produit devant le public français à l'improviste et dans la vérité d'une traduction relativement lidèle, devait, à bon droit retfaroucher. Tout n'est pas servilité plate ou imbécillité d'esprit dans la disposition qui nous fait reculer, de prime abord, devant des usages et des mœurs trop opposés, trop répugnants à ceux dont nous avons longuement et profondément reçu l'empreinte. C'est le fait d'une souplesse d'intelligence assez rare que de tendre à s'y accommoder et c'est chose toute naturelle et instinctive, chez le plus grand nombre, que de se trouver choqué, offensé, alarmé, et, sans raisonner cette antipathie, d'entrer en défense. Et, par contre, si quelques-uns échappent trop à toute tentation de résistance, si, gagnés dès l'abord, ils courent d'eux-mêmes aux nouveautés, leur trop de facilité et d'empressement ne va point sans quelque air de fanfaronnade et de défi. L'initiation a ses degrés et ses pudeurs. Quand Letourneur donc immolait à Shakespeare tout le théâtre français et prétendait que, devant le dieu de l'art dramatique, il dût rentrer dans le néant, c'est à bon droit que « le sang pétillait dans les vieilles veines de Voltaire. »

Peut-être n'est-il pas inutile de rappeler le débat en quelques mots. On sait comment^ un des premiers, Voltaire avait mis en faveur, dans le public français, les œuvres de la littérature anglaise^ fait connaître Newton et Locke, imité dans ses vers Pope, Dryden et Milton, emprunté à Shakespeare lui-même l'inspiration de lu Mort de César et bien des traits du caractère d'Orosmane'. En quoi il n'avait pas pris une peine inutile. « On traduisit bientôt tous les livres imprimés à Londres. On passa d'une extrémité à l'autre. On ne goûtait plus que ce qui venait de ce pays ou qui passait pour en venir. Les libraires, qui sont des marchands de modes^ vendaient des romans anglais, comme on vend des rubans et des dentelles de point sous le nom d'Angleterre*. » Richardson,puis Young, aidant, on

1. Ce deruier poiut ae laisse pas d'être contestable. Voir E. Faguet, Journal des Débats du H septembre 1899. i. Première lettre deVoltaire à V Académie française, lueleÂS août 1776.

s'accoutuma à regarder le pays voisin comme la source de toute imagination et de toute poésie; quant au théâtre, nous avons vu déjà ce que les premiers dramaturges empruntèrent d'assistance et de modèles aux Anglais. Pour consommer la révolution du goût qu'ils méditaient, l'essentiel était de mettre sous les yeux des Français le plus grand représentant d'un art qu'on opposait au leur. Shakespeare, pour ou contre qui on prenait parti avec tant de véhémence, n'était connu encore du public que par les versions et analyses de La Place. Letourneur, secrétaire de la Librairie, avec ses deux collaborateurs, Fontaine-Malherbe et le comte de Catuélan, entreprit défaire passer tout entier dans notre langue l'niuvre du monstre; il ne craignit point de dédier au roi sa traduction et la fit précéder d'une préface où il marquait l'intention de détromper les citoyens d'une longue erreur et de leur montrer qu'ils n'avaient jamais connu le véritable art dramatique.

Sur quoi, Voltaire ne se tint point de colère, d'autant plus qu'il ne se pardonnait pas, dans son attachement aux lettres traditionnelles, d'avoir involontairement provoqué lui-môme ce qu'il jugeait une aberration détestable, en tirant le premier « quelques perles » d'un « énorme fumier ». Il envoya donc à d'Alembert, pour être lues en séance solennelle de l'Académie française, le 25 août 1776, deux lettres qui firent toute la sensation d'un oracle tombé, au loin, de lèvres révérées. Par un choix de grossièretés empruntées à divers ouvrages de Shakespeare, il faisait justice de la prétention qu'on avait de rabaisser, pour la plus grande gloire d'inventions désordonnées, la perfection même de l'art d'un Racine. Quoique plus modérés que ses lettres particulières sur le même sujet, ces deux manifestes trahissaient l'excès de l'indignation de leur auteur, en qualifiant le poète anglais de sauvage, de bas, d'effréné, d'absurde, non sans arguments à l'appui.

Un contradicteur se leva, en la personne du chevalier Rutlidge, Irlandais, fils d'un des compagnons d'armes de Charles-Edouard, comme tel éloigné de son pays, établi à demeure en France, et qualifié, par sa connaissance des deux langues, pour intervenir dans ce démêlé. Il composa une brochure' à la gloire de Shakespeare, faisant bon

1. Observ. à MM. de VAcad. franc, ausujet d'une letlrede M. de Voltaire.

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marché des bienséances de la scène française tant glorifiées par Voltaire et représentant tout ce que la vérité, l'intérêt du drame gagne aux libertés de langage, au mélange des conditions, à la franche peinture des passions populaires que se permet le poète anglais. Vint ensuite une dame de Londres, M^^^ Montague, qui entra à son tour en lice contre le philosophe de Ferney'.

Il n'est pas question ici de justifier les invectives si connues de Voltaire, le « sauvage ivre », le « vilain singe », les « piloris, camouflets et bonnets d'âue » généreusement distribués par son ressentiment à « Gilles-Shakespeare » et à « Pierrot-Letourneur ». Mais, au ton ou les autres le prenaient, il était réellement bien venu à réclamer en faveur de Racine. Et c'est aussi, surtout si l'on se reporte au temps, à la soudaineté de cette révélation qui prétendait forcer d'emblée tous les respects, c'est uî^étonnement bien légitime que celui de La Harpe, qui n'en croyait pas ses oreilles d'une telle impudence. Entre des chefs-d'œuvre en possession d'une admiration universelle et des productions bizarres, monstrueuses, parsemées de quelques beautés éclatantes, établir seulement la comparaison lui paraissait déjà une irritante affectation de paradoxe; aller jusqu'à réclamer pour des œuvres sans mesure commune de mérite des droits différents^ mais réels, sur notre admiration ressemblait à une dépravation de goût singulière ; que si, forçant encore la présomption, on ne laissait pas d'accorder quelque mérite aux Corneille et aux Racine, tout en donnant sur eux hautement la préférence à Shakespeare, il n'y avait alors qu'à rire au nez d'un critique aussi dévoyé. Mais, en vérité, toute borne était passée et La Harpe, dans son bon sens, pensait rêver, quand on venait sérieusement dire à un pays renommé dans le monde entier pour la perfection de ses chefs-d'œuvre dramatiques : « Vous croyez avoir un théâtre et vous n'en avez pas; vous n'êtes pas même aux éléments de l'art que vous croyez enseigner aux autres. Il a existé, il y a deux cents ans, chez un peuple qui ne connaissait guère alors que la controverse et la fausse érudition, un homme, qui, seul, sans secours et sans

{. Apologie de Shakespeare en réponse à une critique de M. de Voltaire.

modèle, a créé le véritable art dramatique'. » Ce qu'il y avait de fondé, ce qu'il subsiste d'indiscutable dans ces protestations, nous sommes mieux placés pour l'apprécier, nous qui avons acquis le droit et le goùl d'être pour Racine sans être contre Shakespeare. Mais bien rares étaient ceux qui pratiquaient alors cette impartialité, et dans la chaleur des horions qu'on échangeait, je ne vois guère que Meister qui, avec son ton grave et son calme imperturbable, ait, non sans pencher du côté britannique, gardé du moins, une mesure relative, estimant, pour sa part, que le système français vaut mieux pour la décence et le bon goût, l'anglais pour l'intérêt et la forte commotion du spectateur*.

Mercier, cela va sans dire, est des plus échauffés pour Shakespeare et Letourneur et des plus agressifs dans sa prédilection. Dans cette année 1775, mémorable pour lui, à tant d'égards, au fort de sa lutte contre les comédiens, il s'avisa de donner à son insatiable activité un aliment de plus, à ses idées militantes un organe régulier et public, en faisant l'acquisition d'une feuille périodique, le Journal des Dames, qui traînait, depuis une quinzaine d'années, une existence précaire et fréquemment interrompue, subordonnée au crédit incertain d'une nuée de poètereaux nécessiteux, les Campigneules, les La Louptière, les Mathon de la Cour, les du Rosoy, qui, de l'un à l'autre, se l'étaient repassé. En dernier lieu, c'était une féconde productrice de menus vers, la baronne de Prinzen, devenue en secondes noces M"»^ de Montanclos, qui en détenait le privilège, qu'elle céda à Mercier, en mai 1775.

Les affaires du journal n'en prirent pas meilleure tournure, la notoriété en était mince, et le débit rare'; Mercier ne put le soutenir seulement deux ans et dut le céder dès les premiers mois de 1777 à Dorât qui en vit la tin. Jamais, tout au moins, cette menue feuille n'eut autant d'intérêt et de vie que sous la direction de Mercier, qui, de mois en

1. Journal de Pol. et de Lilt., 25 décembre 1111, t. III, p. 530.

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