Corr. Ittt., xr
3. « A l'égard du Journal des Dames, je ne sais en quel endroit du monde on le trouve, et je ne l'irai pas chercher. » La Harpe, Mercure, Dov. 1775, p. 209, Fréron fils le prend sur le même ton : « Je viens enfin de déterrer un exemplaire du Journal des Dames ». Ann. litt., 1776, IV, 344.
mois, y répandait les plus ardentes confessions de ses principes.
Un des premiers usages qu'il en fît fut précisément d'annoncer au public, en termes enthousiastes, le grand travail de Letourneur. C'était par ignorance, il le déclarait, que le public français avait vanté si haut son théâtre^ et faute de connaître Shakespeare qu'il décriait sur la foi de notions incomplètes ou fausses. « Ce grand poète, loin d'être jugé, n'a pas encore été lu; ad/iuc sub judice lis est. Toutes les pièces du procès ont été généreusement falsifiées en France : le jour delà vérité, pour être tardif, ne s'en lèvera pas moins, et qui sait si nous ne dirons point alors que l'art dramatique a été aussi peu connu chez nous que son véritable
maître Si l'on ne peut juger que par comparaison de la
plus ou moins grande perfection de l'art, nous osons dire que le Français a été jusqu'ici dans l'impuissance de bien juger son théâtre : il a constamment fermé l'oreille à tout ce qui pouvait le déseniraver de ses règles arbitraires et fausses; il a été scrupuleux imitateur des premiers traits donnés, faibles linéaments où lui seul a reconnu la figure humaine, il a défié néanmoins ses voisins et, semblable au moucheron de la fable, il a sonné la charge et la victoire, il a publié que lui seul avait un théâtre, que ce théâtre était parfait, puisqu'il était le sien, et, comme il parlait à lui-même, personne ne le contredit. Quelle révolution, si, frappé tout à coup par le sentiment et l'évidence, il s'apercevait bientôt et malgré lui, que, faute de vouloir comparer, il a rétréci et atténué l'art dramatique, cet art immense et toujours varié chez le poète qu'il dédaignait' ! » Et reprenant le même défi, avec l'éclatante sonorité d'un cri de guerre, il annonce le sort du combat : î Le théâtre de Shakespeare une fois connu le heurtera (le nôtre) avec sa rudesse victorieuse, et il tombera comme un vieux m ur cimenté d'argile cède en poussière au boulet qui le frappe \ »
Plus qu'un autre, il ressentit les violences de Voltaire, si peu qu'elles excédassent pourtant les siennes propres. « Depuis deux cents ans, une nation éclairée et sensible est idolâtre de Shakespeare : le peuple, qui, partout ailleurs, est, pour ainsi dire, étranger aux productions de ses poètes,
\. Journal des Dames, mai 1715, 209 et suiv. 2. N. E. de la ir. fr., 113.
accourt en foule à ces pièces... qui le font frémir et pleurer; son enthousiasme ne se refroidit point. Mais tandis que Shakespeare enlevait ces applaudissements journaliers que nul autre n'a jamais balancés et qu'on ne se lassait point en Angleterre d'admirer cette multitude de tableaux vrais qui peignent l'homme dans tous les états, dans tous les mouvements, dans toutes les situations, Voltaire en France le traduisait en ridicule et l'appelait un sauvage ivre à qui une fermentation passagère arrachait quelques traits heureux. Les disciples du poète français, misérables échos de ces outrageantes diatribeS;, le représentaient, sans être trop gais eux-mêmes, sous la robe lugubre d'un habitant des cimetières, tenant en main une tête de mort avec laquelle il se plaisait à converser; cette charge grotesque était une excellente raison pour tous les beaux esprits, car elle s'accommodait très-bien avec l'ignorance où ils étaient tous de ses ouvrages dramatiques et même de la langue dans laquelle il avait écrit. Jugé de toutes parts comme si on l'eût entendu, on l'appelle un créateur de monstres, curieux d'enterrements et de noires atrocités*. » Là dessus, les huées de s'élever contre lui. Par bonheur, un traducteur excellent est venu en appeler de cet arrêt ridicule, en faisant passer en français^ en livrant aux plus prévenus les beautés de l'original; et ce travail de traduction est, aux yeux de Mercier, un des écrits qui font le plus d'honneur aux richesses de notre langue.
Mercier sent donc vivement la grandeur de Shakespeare, il le comprend et s'en pénètre, témoin une excellente analyse qu'il a faite de la Mort de César^. Cela rentre dans l'ordre de ces « beautés vastes et irrégulières » dont nous l'avons vu avide dès l'adolescence.
Par un effet de la même ardeur, il se complaît à lire la Bible et le cœur lui bat, de la terreur sacrée que respire le livre de Job 3, Un autre trait qui ne le rend pas moins singulier alors est sa vive curiosité pour les vieux auteurs de notre langue, ceux que n'a pas régentés Boileau et dont la libre allure n'a jamais ployé sous les férules classiques. Bien haut dans son estime il place l'auteur de