T. de P., IV
partageant une existence bien chétive entre les romans innombrables qu'il vivait et racontait tour à tour, amoureux à l'état chronique et toujours assaisonnant d'attendrissements vertueux des passions dont il lui a fallu tenir registre pour n'en point ignorer le compte; avec cela, rêvant, à l'égal de ses contemporains, la rénovation et la félicité universelles, se mêlant de philosopher sur la société et sur la nature, sur la condition humaine et sur le rôle de la femme, sur le théâtre et sur la prostitution, par dessus tout écrivant, sans lettres, sous la dictée de son seul démon, des histoires de la vie réelle, de la vie populaire, toutes trempées de sentiment.
Restifdela Bretonne n'avait encore qu'une demi-réputation, équivoque et louche comme devait l'être pour lui en fin de compte la renommée posthume, lorsque parut, à la fin de 1775, son fameux roman, le Paysan perverti, qui fit assez de sensation pour que les uns l'attribuassent à Diderot, les autres à Beaumarchais. Meister, qui ne dissimule pas ses répugnances, le qualifie néanmoins « d'ouvrage infiniment original. » « Plein d'invraisemblances, de mauvais goût, souvent du plus mauvais ton, ce livre promène l'esprit sur les scènes de la vie les plus viles, les plus dégoûtantes, et cependant ilattache, il entraine. On peut le jeter avec indignation après en avoir lu quelques pages; mais, si la curiosité l'emporte sur ce premier mouvement, on continue à le lire, on s'y intéresse, on a beau reprendre quelquefois de l'humeur, il n'y a plus moyen de s'en dépêtrer, il faut le finir. » Et les termes de la conclusion sont pour étonner à bon droit qui connaît les méprisantes sévérités du critique : « En désirant que le pinceau de l'auteur eût été plus modeste, l'ordonnance de sa composition plus régulière et surtout le choix de ses personnages moins bas, nous l'avouerons, il y a longtemps que nous n'avons point lu d'ouvrage français où nous ayons trouvé plus d'esprit, d'invention et de génie. Où le génie va-t-il donc se nicher*?» A l'air de l'éloge, on sent toutefois ce qu'il a de contraint. De fait, il y eut, dans ce succès, une part de scandale, et qui n'y nuisit point. Meister attend peu, pour les mœurs, de tableaux soi-disant moraux où les pas-