T. de P., m
une horreur salutaire aux lecteurs gens de bien. Et c'est du cœur enfin que venait aussi le salut, du cœur ému de repentir et purifié dans les larmes. Ce livre où l'on ne rit pas, où l'on ne raille pas, où les choses s'appellent par leur nom, où l'on ne tente entre le mal et le bien aucune confusion dans le goût des beaux esprits, ce livre, à sa manière une œuvre de foi, prenait Mercier au plus sensible de ses propres croyances; et si l'on ajoute qu'il représentait des gens du peuple et des mœurs réelles, qu'il était vierge de toute inspiration littéraire, on peut le regarder comme une illustration précise des opinions et des sentiments que nous lui connaissons.
Vers ce temps, il publia lui-même, sous le titre de Jezennemours\ un roman qui, à la vérité, ressemblait assez peu à celui de Restif et l'angeait plutôt son auteur dans la lignée de Prévost.
Bâtard d'un jésuite, Jezennemours ignore ses parents, et ce double malheur voue ses jeunes années à l'ignorance et à la compression. Son père, qui ne l'a point perdu de vue, le fait élever dans une dure discipline par un curé de campagne et le prend ensuite, sans se découvrir à lui, dans le collège qu'il dirige à Strasbourg. On l'y forme à la terreur de l'enfer et au zèle de la Compagnie, où son salut veut qu'il entre. Voilà une âme tenue dans la contrainte, l'erreur et le fanatisme. Mais, en dépit de ces principes de mort, Jezennemours devient homme par l'esprit, le jour où les Mondes de Fontenelle, la Loi naturelle, la Henriade et le Mahomet de Voltaire lui tombent par hasard sous la main. Il devient homme par le cœur, a la rencontre d'une jeune fille qu'il aime éperdument dès le premier regard. Du même coup, elle aussi lui a donné son âme. Elle est luthérienne, mais elle a toute les vertus. C'en est fait : les lumières de la tolérance se sont deux fois révélées à Jezennemours; les prestiges dont on l'a environné se dissipent. Il ne sera pas jé-
1. Neuchàtel (Paris), Durand, 1776, 2 vol., réimprimé eu 1786 sous le titre de : Histoire d'une jeune luthérienne.
suite. Suzanne se dérobe pareillement h un père barbare qui prétend lui imposer un mari.
Les doux amants fuient, mais ils n'ont pas moins de vertu que d'amour : c'est un frère et une sreur qui partent pour se réfugier en Allemagne, chez une tante de Suzanne, et attendre qu'il leur soit permis d'être heureux. Cependant la guerre dévaste le pays. Une bande de pillards emmène la jeune fille captive, laissant Jezennemours attaché à un arbre et plongé dans le désespoir. Un fermier général en voyage, nommé Monval, le délivre, l'emmène avec lui, le comble de bienfaits. Toutes ses recherches ayant été vaines, le pauvre amoureux se livre à ce sauveur qui le prend sous son toit et le traite en fils. En fait de bontés, il entend le convertir aux plaisirs et aux faciles amours de sa vie insouciante. Mais Jezennemours n'a que du mépris pour les joies frivoles. Le plus qu'il peut, il se tient à l'écart, levant les yeux au firmament, méditant sur la Divinité et la nature, comme il sied à un philosophe, et surtout nourrissant de souvenirs son incurable passion. Monval perd sa peine à vouloir l'humaniser; tout en se louant de trouver tant de générosité chez un libertin athée, le jeune sage ne peut que déplorer de si profondes erreurs. Cependant il joue chez le fermier général le rôle d'animal curieux; et celui-ci, se piquant au jeu, imagine un stratagème pour le séduire.
Les filles d'opéra ne réussissant qu'à effaroucher Jezennemours, il le présente chez une certaine Florimonde qui a été sa maîtresse, mais qui, née pour être vertueuse, a gardé jusque dans sa condition le goût et l'air de la décence. A son naïf ami, Monval la donne donc pour une dame d'une haute vertu dont les affaires ont besoin d'être dirigées par un jeune homme honnête et actif; à elle, il le confie pour apprendre comment il faut vivre, et, les ayant laissés en présence dans une de ses maisons de campagne qui passe pour appartenir à Florimonde, il attend le résultat de l'expérience.Or, il arrive quelademoiselle, qui seprê tait avec répugnance à la mystification, se laisse prendre à la candeur, à la chaleur d'âme, à l'affection respectueuse de son compagnon, et il arrive aussi que Jezennemours, toujours amoureux de sa Suzanne, glisse de la mélancolie à la tendresse. Par une inconsciente méprise de sentiment, son cœur
frustré tourne vers Florimonde l'amour dont il brûle toujours pour Suzanne. Un élan de passion les entraîne tous les deux, elle éperdument éprise, lui ingénument abusé. Et quand il se reveille, se reprend, saisi de remords, et lui confesse la vérité, c'est son tour, à la pauvrette, de se désoler; elle se résigne toutefois et ne cesse point de l'aimer.
A sa grande terreur, Monval revient avec toute une joyeuse compagnie pour jouir du succès de son complot, de la conversion de Jezennemours. L'explication redoutée a lieu. Jezennemours s'enfuit plein d'horreur pour Monval et pour Florimonde. Le hasard le conduit vers une maison retirée qu'habite un vieillard, un ancien officier, M.deChaterbaune. Il s'y voit aussitôt accueilli, hébergé, traité en ami, car dans l'humanité idéale que dépeint Mercier^ cœurs et portes ne refusent jamais de s'ouvrir. Le maître de cette demeure hospitalière attend le retour de son fils récemment marié, A l'arrivée du jeune couple, coup de théâtre. La nouvelle épousée, la bru du vieillard, c'est Suzanne. Toujours fidèle à son amant, c'est parce qu'elle l'a cru mort, qu'elle a cédé aux supplications du vaillant soldat qui l'a sauvée de ses ravisseurs. En lui donnant sa main, elle l'a loyalement averti qu'elle n'y pouvait ajouter son amour. Voilà toute une famille dans la consternation; mais, comme la justice y règne dans les cœurs, on reconnaît que ce n'est de la faute de personne, et si Jezennemours n'y perd pas l'amitié du beau-père de Suzanne, je ne jurerais même point qu'il n'y gagne pas celle de son mari. La situation pourtant serait inextricable sans un incident qui donne aux choses une tournure nouvelle.
L'estimable vieillard pleure le sort d'une fille qui lui a été enlevée dès l'enfance et dont il ne sait rien. Jezennemours voit son portrait, reconnaît Florimonde, apprend à Chaterbaune la triste vérité et s'ofTre à le conduire auprès de l'égarée. A peine leurs regards se sont-ils échangés que le père meurt de saisissement, et la catastrophe précipite chez la fille un repentir que ses sentiments secrets sollicilaient déjà, bien qu'elle n'eût pas la force de leur sacrifier une servitude acceptée depuis si longtemps. Elle se retire au cloître pour y achever sa vie dans la pénitence. Jezennemours retourne aux lieux où on l'attend. Il s'acquitte de son funèbre message. Tous se livrent à la douleur. Le jeune Cha-
terbaune décide qu'il ira voir sa sœur si tragiquement retrouvée et, en son absence, il confie Suzanne à Jezennemours. Une fois loin, il leur écrit qu'il ne veut pas contrarier leur amour et les droits antérieurs que tous deux en tiennent, il déclare annulés les siens qu'il doit à une méprise, il les laisse libres de s'aimer et part pour l'Amérique où il aura soin qu'on ne retrouve pas sa trace. Comme on le pense bien, il ne l'emporte pas en magnanimité. Comment Suzanne et Jezennemours seraient-ils heureux par un tel sacrifice? Ils décident donc d'un commun accord, elle de se retirer dans le même couvent que Florimonde, lui de se mettre à la recherche de Chaterbaune, jusqu'à ce que ce dernier, enfin retrouvé, soit ramené de force au foyer dont il s'exile. Naturellement, les recherches de Jezennemours sontlongues. Chemin faisant, il rencontre en Amérique le terrible jésuite dont il avait fui la tyrannie. Mais celui-ci a bien changé de sentiments : la Compagnie est dissoute, il est redevenu un homme comme les autres et parle fort librement du passé, dont il n'a gardé ni l'esprit ni la doctrine. Il avoue à Jezennemours le secret de sa naissance, et les deux hommes tombent aux bras l'un de l'autre. Les recherches du jeune voyageur menacent d'être vaines, mais il a juré de ne point rentrer en Europe sans Chaterbaune ; en attendant, il prend patience et vit dans une étroite intimité avec son père. Un jour le hasard le's met en présence d'un étranger qui se meurt dans une cabane isolée. Jezennemours reconnaît Chaterbaune, lui apprend ses longues démarches, s'efforce de le ramener à Suzanne gagnée par un si rare dévouement, à Suzanne pour qui il n'est plus de bonheur sans lui. Trop tard, l'exilé meurt parmi des consolations si douces et Jezennemours, ayant rempli sa mission, retourne auprès de Suzanne qu'il pourra enfin épouser.
La donnée première de ce récit appartenait, à ce que nous apprend Meister, à un roman allemand, VAgathon de WielandS mais Mercier ne s'était pas fait faute de l'embellir*