‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 284 sur 521 · Corr. lut., XI · texte numérisé non relu

Corr. lut., XI

2. Aussi ne souffrait-il pas qu'où appelât sou ouvrage une traduction. Jalousement il le déclarait original {Papiers de M. Duca), et avec beaucoup de bonne foi, sans aucune intention de larcin, cela va sans dire. Ainsi que je l'ai déjà dit en une autre occasion. Mercier avouait sans détour les emprunts dont il se reconnaissait comptable. Ainsi fitil, malgré les remaniements qu'il s'y était permis, lorsqu'il publia en

d'une foule de rencontres, de reconnaissances, de péripéties romanesques dans le goût de l'abbé Prévost dont on sait combien il avait subi le charme. Certes il nous est trop facile de sourire de ces invraisemblances naïves, de ces ressorts surannés'. Nous en réclamons d'autres qui, peut-être, ne paraîtront pas moins grinçants un jour. Ce qui importe davantage, c'est de démêler, dans le genre de pathétique auquel on les fait servir, le tour particulier de l'imagination de Mercier et l'objet préféré de ses leçons morales. Quels sont les dons qu'il place au-dessus de tous les autres et dont il se plait à parer son héros? Un esprit grave, un cœur tendre, une àme de philosophe amoureux. Et quel est le mal dont il a surtout horreur? Le mal de l'oppression de pensée qui arrête les consciences dans leur élan de droite croissance; le mal de la légèreté, du relâchement, qui les rabaisse à des plaisirs égoïstes et grossiers,, les fait déchoir des hautes contemplations et tarit en elles la faculté d'émotion. Il n'admet pas qu'on rabatte rien du vrai, qu'on prenne des libertés avec la vocation de l'âme, que l'on compose avec elle, qu'on se dissipe et qu'on folâtre.

De ces règles de démarcation si tranchées, il résulte de

1789 une versiou française du roman dialogué à'Alcihiade que TAllemaud Meissner avait composé d'après Plutarque. Et, puisque je suis sur le chapitre des traductions dont Mercier se fit l'éditeur, j'ajouterai seulement pour mémoire que le bibliographe Quérard lui prête aussi ce rôle à l'endroit de deux romans auglais, les Malhevrs du sentiment, de Fielding, et la Belle Syrienne qui est anonyme. Or, en ce qui concerne le second, tout au moins, aucun indice ne donne à supposer que notre auteur s'en soit mêlé.

1. La malveillance de VAn7iée littéraire ne laissa pas de s'exercer encore et assez judicieusement sur ce livre. « Qu'est-ce que Jezennemours? Un froid jeune homme, philosophe ébauché, toujours dissertant, toujours élevant son âme par le grand spectacle de la nature, qui donne niaisement dans tous les pièges et que son enthousiasme factice et guindé pour la vertu rend souvent ridicule ». 1776, i, 236. Meister, au contraire, se montre moins revêche que son prédécesseur Grimm. il aperçoit dans Jezennemours « des pensées et des situations origiDales, de la candeur, de l'honnêteté, de la force et de la chaleur, un plan broché à la hâte, des peintures triviales et des détails de mauvais goût ». La première partie lui plait décidément, mais quand il s'écarte de sou modèle allemand, l'ouvrage faiblit, loc. cit. XI, 275. Selon La Harpe, "■ ce roman respire l'honnêteté et la vertu, comme tous les ouvrages du même écrivain ». Peu de naturel, au reste, style inégal et souvent enflé. Journ. de Polit, et de Litt., 1776, n, 564-565.

graves atteintes à l'exacte description des hommes réels, les mêmes dont les drames nous ont déjà offert tant d'exemples. Ainsi, dans sa sainte colère contre le fanatisme, Mercier, s'il a les Jésuites ;\ dépeindre, fera d'eux tous, sans exception, des hypocrites raffinés, machinateurs profonds de perpétuels complots ; et, pour que le lecteur ne coure aucun risque de prendre le change là-dessus, il le leur fait avouer à euxmêmes, quand ils conversent sans témoins. On a vu l'effet naïf de la même préoccupation dans le drame de la Destruction de la Ligue, où des curés ligueurs se félicitent sous cape de la crédulité de leurs victimes. Dans Jezennemours , qui précède ce drame de plusieurs années, les Jésuites ne sont pas d'une effronterie moins candide. L'un d'eux vante au jeune écolier la bonne vie qu'on mène à la faveur d'une réputation d'austérité, les jouissances secrètes de domination, les plaisirs clandestins qu'elle dissimule. En vérité, il n'est bonnes intentions qui tiennent. Même pour servir la tolérance et confondre le fanatisme, de telles imaginations vont trop à l'encontre de la plus humble vraisemblance; elles sentent trop, en un mot, la polémique familière à certains romans-feuilletons. Mercier, accusé à ce propos d'avoir commis un acte d'impardonnable ingratitude envers ses anciens maîtres', put bien, en note d'une édition postérieure de son livre, repousser cette calomnie et protester qu'il avait fait toutes ses études dans l'Université de Paris. Pour avoir mis hors de cause son indépendance personnelle à l'égard des Jésuites, il n'en demeure pas moins convaincu de les avoir grossièrement travestis ; et c'est, tout au moins dans le domaine de l'art, un grief qui compte-.

De même aussi, l'observation chez lui gagnerait en exactitude s'il voulait se résoudre à entrer un peu dans les replis de l'âme des libertins. Leurs faibleseses sont fort susceptibles de degrés, et Mercier, qui avait si familièrement vécu avec Crébillon le flls, devait bien savoir par expérience que les hommes qui prennent la vie un peu trop gaiement,ne,sont

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