‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 285 sur 521 · Ann. Litt., 1776, i · texte numérisé non relu

Ann. Litt., 1776, i

2. « Est-il de l'âme généreuse d'un philosophe, demande en outre Fréroa fils, d'iasuUer daos le malheur à un petit nombre d'infortunés qui survivent encore au coup qui les a frappés? » Ibid. La célèbre Compagnie, frappée par le Parlement de Paris eu 1762, venait d'être abolie par le pape Clément XIV eu 1773,

point toujours perdus sans ressources. Peut-être est-ce à lui ou à quelqu'un de ses pairs qu'il songeait en traçant le portrait du fermier général Monval qu'il veut bien reconnaître humain et généreux malgré son impénitence endurcie. Dans cette physionomie, au reste, peut-être a-t-il mis plus de juste ressemblance que dans aucune autre, et les propos qu'il lui prête, relevés, dans leur placidité souriante, d'une pointe de cynisme discrètement courtoise, ne laissent pas d'avoir leur saveur.

Mais, avec tout cela, l'auteur a trop pour lui les yeux de Jezennemours. Par contre, aux gens vertueux il fait trop un mérite de ne se point dérider. Les vertus qui jouissent si copieusement d'elles-mêmes et ne vivent que d'amour, ont quelque chose de guindé, de monotone et de faux qui nous impatiente. C'est, toute occasion nous ramène à le constater, l'écueil des plus belles qualités de Mercier. Dans le zèle de sa prédication morale, pour ne laisser aucun doute, aucune issue à ses lecteurs, il charge, il outre la laideur du vice, comme la beauté de la vertu, et il prête à celle-ci une redoutable rigidité. Pareillement, pour mettre dans tout son lustre une vertu qui, par excellence, consiste à s'exalter et à s'attendrir, il la représente identique dans le cœur de tous les gens vertueux. Entre eux, ils ont plus qu'un air de famille, ce sont vraiment des ménechmes. Ils ont tous le même abandon de cœur, la même facilité aux larmes, la même promptitude au sacrifice, le même langage échauffé; comme tous les Jésuites ont la même perfidie tortueuse, comme tous les libertins ont la même sécheresse d'àme, la même indifférence morale.

Enfin, rien n'étant si propre à exciter chez le lecteur une émulation généreuse, un redoublement d'énergie, que le spectacle de malheurs rares, d'épreuves exceptionnelles qui exercent les nobles cœurs sans les lasser ni les décourager, il placera ses héros dans les situations les plus inouïes, il les mettra aux prises avec les circonstances les plus exceptionnelles. De là les reconnaissances, les rencontres imprévues, les combats imaginés à plaisir entre l'amour et le devoir. Ce qui souffre le plus de telles inventions, c'est la vérité, cela va sans dire. La critique est assez grave, je pense, mais ne doit point toutefois faire méconnaître ce qu'il y a réellement, dans ce singulier

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récit, do chaleur communicalive et d'intérêt animé. Au reste, dans le faux comme dans le vrai, il est curieux d'observer combien l'instinct de Mercier le dirigeait dans les voies de l'avenir. Ce jeune homme d'origine mystérieuse et dont le grand cœur triomphe du destin, ce philosophe précoce, enthousiaste et solennel, quelle nombreuse lignée d'amoureux romantiques, sensibles et inspirés, il aura pour petits-neveux! El cette religion de l'amour, ce culte étrange que la pauvre âme humaine aveuglée rend à la plus arbitraire et à la plus tyrannique des forces qui l'oppriment, cette fureur de glorifier son mal et de s'honorer si haut en lui, ne la reconnaît-on point ici, l'inspiration de toute la littérature de 1830, le principe premier de tant d'éloquence et de tant de divagation? Enhn, jusque dans un détail significatif, le mari héroïque s'immolant aux sublimes amours de sa femme, n'est-il point surprenant de voir Mercier devancer le délire de sensibilité d'une George Sand, le paradoxe fameux qui dénouera, non sans scandale, le roman de Jacques'! Que cette portion du patrimoine romantique, sur laquelle il aurait ainsi des prétentions antérieures à élever, soit de nature à lui faire un fort grand honneur, ce n'est pas ce que je prétends. Mais il est digne de remarque, en vérité, que chez cet héritier de l'abbé Prévost, le sentiment prête à l'invention romanesque des accents qui ont le son de l'avenir. Entre le xviii'^ siècle et la génération des George Sand et des Musset, ce n'est pas un des moindres signes d'une filiation qu'à première vue tant de différences apparentes s'accorderaient à démentir. Pour se faire, au total, une idée complète de la nature de Mercier, rien de plus instructif, de plus expressif, que de reconnaître dans les transports de fièvre de 1830 le terme logique oii aboutit l'intempérance de sa sensibilité et, si j'ose m'exprimer ainsi, son authentique préromantisme. Comme au théâtre, on le voit, c'est la passion de servir l'humanité qui altère en lui la notion exacte de cette humanité, qui égare des facultés lucides dont tant de vues originales, tant de pénétration critique, nous ont fourni la preuve. A coup sûr, dans Jezennernours, rien ne rappelle le malicieux historien à'Izerben, poète arabe, et rien ne trahit l'observateur de la réalité, le peintre des moeurs que le Tableau de Paris xa nous montrera l'œuvre.

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