CHAPITRE VI
Mercier eu Suisse. — Le Tal)Ieau de Paris. — Mercier observateur des mœurs. — Le Parallèle de Paris et de Londres.
I. Mésaventure de l'abbé Raynal. — Première publication du Tableau de Paris. — Mercierjuge plus prudent d'aller écrire outre frontière.
— Son séjour à Neuchàtel. — Seutiujent vif et poétique des beautés naturelles qu'il y contemple. — Laisse pressentir par endroits un précurseur de Lamartine. — Rencontres et relations. — Lavater. — Le prince Henri de Prusse. — Le marquis de Langle. — Osterwald et sa famille.
II. Le Tableau de Paris. — Intention philanthropique du livre. — Originalité de la tentative. — Aptitude particulière à l'entreprendre : goût de l'observation et sympathie dans la curiosité. — Mercier a pour son temps un faible déclaré et pour son pays la passion la plus tendre. — Image enthousiaste qu'il trace du Parisien cultivé.
— L'esprit de réforme ne fait donc pas tort à l'attention bienveillante : l'un et l'autre garantissent le zèle de l'enquête. — Dons variés que cet ouvrage manifeste.
III. Transports d'imagination poétique à considérer la grande ville et ses destinées. — Frémissantes visions d'avenir et pieuse contemplation du passé. — Attrait des vieilles légendes. — L'histoire à travers les rues.
IV. La joie de vivre. — Esprit philosophique et front morose ne vont point de pair en ce siècle. — Mercier badaud avec délices. — Attention aux minuties, application à les décrire : c'est du nouveau et qui sera fécond. — Combien il aime le pavé de Paris. — Promeneur amusé et attendri. — La lecture des affiches. — Le tumulte et le danger des voitures. — Le vendeur de tisane et le montreur de verres grossissants. — Le Pont-Neuf. — Le Charlatan ou le Docteur Sacroton. — Vendeurs d'orviétan et racoleurs. — L'orgue de Barbarie. — Cacophonie des cris de Paris. — Scènes et rixes de cabaret.
.V. Psychologie du Parisien. — Léger, prompt à s'engouer, versatile. - Amour-propre naïf, ignorance de l'étranger, crédulité. — La nation devient triste. — Insouciance et inertie en matière politique.
SA VIE, bON ŒUVRE, SON TEMPS 447
— Entretenues, d'ailleurs, et presque justifiées par une autorité débonnaire.
VI. Traits eu action du caractère parisien. — Mercier curieux des plai- '^ sirs populaires. — L'embarquement pour Saint-Cloud. — La Saint- Louis. — La cavalcade des huissiers. — Le Suisse de la rue aux Ours. — Ce qu'on voyait à la Sainte-Chapelle dans la nuit du jeudi au vendredi saint. — Spectacles extraordinaires : le Feu de la Paix eu 1763; l'ascension de l'aérostat UKiuté par Charles et Robert (1783).
— Mercier sur le passage des grands de la terre. — Moindres passetemps. — Le Jardin de l'Infante. — L'Enclos des Chartreux. — Le quartier du Marais. — Coup d'œil sur un couvent de femmes. — Quelques types crayonnés au hasard de la rencontre. — Une audience ministérielle.
VII. Le paradis des curieux. — Entretiens du Palais-Royal. — Entre- ^ tiens des Tuileries. — Modes significatives qui annoncent un notable
changement dans les mœurs. — L'habit noir. — La canne remplace l'épée. — L'anglomanie. — Premières atteintes qu'elle porte à la politesse des mœurs.
VIIL La vie de société : renseignements inestimables que le Tableau nous fournit. — Malgré le légitime renom qu'elle a laissé, elle a ses imperfections, les unes plus récentes, les autres plus ancieunes. — Banalité croissante dans les relations. — Esprits et propos médiocres.
— Portraits peu flattés : fats du temps. — Quelques types de Parisiennes élégantes. — Le langage en vogue : excessif dans les termes, timide quant aux idées. — L'ironie, âme de nos discours. —Pas d'opinions courageuses. — Trop d'esprit, trop de facilité : on justifie tout et le vice même. — Perplexités de Mercier.
iSi^. Certes cette société a ses plaies. — Les femmes et le mariage : noblesse et gens de finance; le mauvais exemple gagne la bourgeoisie. — L'adultère. — Les séparations. — Vie conjugale de pure façade. — Le célibat en faveur.
X. Justes éloges qu'il faut, en revanche, accorder à cette société. — La civilité a cessé d'être le partage d'une élite. — Elle est presque une vertu. — Adoucissement qu'elle apporte aux mœurs. — Lieux de choix où elle brille dans sa fleur. — Elle est tout de bon une vertu.
— Perfection de l'hospitalité. — Pratique incomparable de l'amitié. • — L'amour à l'état tempéré . que s'il y fallait voir un trait propre à
ce siècle, ce serait donc plutôt le cas de l'en louer. — Sur la fameuse immoralité tant reprochée au xvnie siècle. — Sur les classes plus modestes de la société.
XI. Richesse et misère. — La puissance de l'argent. — La fureur de jouir : agiotage, usure, placements à fonds perdus. — Les petits et les pauvres : dureté de leur sort, difficulté de vivre. — Pour réprimer les cruels excès de l'inégalité. Mercier réclame une tribune publique aux harangues, des censeurs des mœurs, des lois somptuaires même une limitation légale de la propriété. — Les remèdes empi-
riques ne lui fout pas peur non plus; il prend la défensedujeu, de la loterie. — Rôle providentiel des prodigues. s ■' «^
XII. La bienfaisance et ses merveilles. — La Société Philanthropique.
— La charité chez les femmes. — L'art de quêter. — Fondations généreuses. — La sollicitude de l'administration n'est pas non plus en défaut. —Moyens de défense contre riucendie. — Secours aux blessés. — Progrès de la salubrité, de l'hygiène publiques. — Un précurseur de Mercier : Raoul Spifame. — Heureux signes d'acheminement vers l'an 2440.
XIII. Idées et institutions religieuses. — Esprit de déférence et de ^ sympathie qui anime Mercier. — Satires bénignes. — Alors même
qu'il réclame, le philosophe garde un ton mesuré. — Progrès manifestes de la tolérance. — Elle touche de bien près à l'insouciance. — C'est plus que Mercier ne demande. — Indices plus rassurants qui attestent la persistance du sentiment religieux. — Le respect, d'ailleurs, ne fait pas tort, chez Mercier, à l'indépendance des appréciations.
XIV. Vues politiques de Mercier. — La personne royale trop inaccessible. — Privilèges de la noblesse. — Abus de la fiscalité. — Imperfections du système judiciaire. — Rigoureuse réglementation du commerce. — Rigueur barbare des lois pénales. — La police : raffinements de l'espionnage. — La surveillance des nouvelles. — Le secret des lettres. — Pouvoirs exorbitants du lieutenant de police.
— Régime de terreur qui pèse sur les prostituées et les mendiants.
— Une visite au donjon de Vincennes.
XV. Contre-partie. — Les mauvais principes ne produisent pas la totalité de leurs effets. — On a beau jeu, d'ailleurs, à reprendre les excès de l'autorité : sa tâche est-elle donc si facile ? — Il y a des moyens sommaires qui ne laissent pas d'être bienfaisants : ainsi, en mainte occasion, des lettres de cachet elles-mêmes. — Bon vouloir manifeste de ceux qui gouvernent. — Améliorations notables et multipliées. — L'auteur achève son livre sur des paroles de foi et d'espoir.
XVI. Jugement sur le Tableau. — Confiance excessive, nul soupçou des ' catastrophes imminentes. — Cet aveuglement est un trait commun
à toute la génération que Mercier a voulu peindre. — Heureux concours de qualités qui lui a permis de composer cet ouvrage. — D'autre part, la confusion, la précipitation et les défaillances de style qu'elle entraîne étaient presque inséparables d'un labeur si exigeant.
— Prédécesseurs de Mercier. — Ils n'ont, les uns ou les autres, accompli que des parcelles diverses de la tâche remplie par lui en totalité. — Accueil que le Tableau obtint de l'étranger. — Un illustrateur du Tableau : Dunker. — Le Tableau plagié. — Articles du Courrier de V Europe et du Journal de Neuchâlel. — Silence des journaux de Paris. — Mauvais vouloir des critiques parisiens. — Il ne saurait nous dissimuler l'importance réelle que l'opinion publique
reconnut à l'œuvre de Mercier. — Toute une littérature en procède.
— Caractère unique du Tableau, tant au regard des imitateurs qu'à celui des prédécesseurs.
XVII. Projet d'un Tableau de la France, d'un Tableau de Versailles. — Surtout, eu regard de la société française, Mercier est possédé du désir d'en peindre une autre qui lui serve de modèle, la société anglaise, objet de toutes ses admirations. — Il aspire ardemment à l'alliance des deux nations. — Cette opinion, peu populaire, a d'ailleurs ses partisans. — Communicatious croissantes entre les deux peuples. — Le Courrier de t Europe. — Les Annales de Linguet. — Echange de modes et d'usages. — Le chevalier Rutlidge.
XVIU. Mercier a exécuté son dessein : un jLarallèle de Paris et de Londres inédit subsiste parmi ses papiers. — Date du voyage. — Dessein de l'ouvrage ; limites où l'auteur entend le contenir. — Lacunes regrettables.
XIX. La traversée ; rencontre plaisante. — Opiniâtres mésintelligences des deux peuples. — Raisous politiques et religieuses de leurs mutuelles préventions. — L'aspect de Londres comparé à celui de Paris.
— Témoignages moins favorables d'autres observateurs : le peuple à Londres a davantage l'apparence de la pauvreté ; plus d'initiative et de goût chez le travailleur français que chez l'auglais. — Humeur insoumise du peuple de Londres : Mercier en tire l'indice d'une volonté plus consciente d'elle-même. — L'office religieux à Paris et à Londres. — L'emploi du dimanche. — L'appareil de la royauté. — Le pouvoir ministériel. — Les formes judiciaires.
XX. L'autorité paternelle — La liberté de tester. — L'éducation des enfants. — Le choix des professions. — La liberté d'opinion. — L'esprit de décision, d'entreprise, l'habitude de délibérer en commun, les clubs. — Philanthropie raisonnée et agissante : hôpitaux, maisons de fous, prisons. — Commodité, salubrité des logis. — Moyens de transport. — Comment on fait emplette à Londres. — Les théâtres.
— Les plaisirs populaires. — Le Vauxhall. — Guinguettes anglaises.
— La nourriture.
XXI. Jugement sur le Parallèle. — Partialité systématique de Mercier.
— Rançon de certaines supériorités~âïfribuées au peuple de Londres.
— La vie commune plus douce à Paris qu'à Londres : témoignage de Rutlidge. — Ce que les mœurs anglaises retiennent de brutalité.
— fc*Sclmu de la femme ne s'y est pas exercée comme chez nous pour les adoucir. — Le souvenir que Moore emporte des Françaises ne tourne pas à l'avantage des femmes de son pays. — L'mégalité des rangs a, en France, des compensations qui frappent les étrangers : telle, la place que tiennent les gens de lettres dans nos sociétés. — Enthousiasme des Français pour la couronne, la cour; plus de sangfroid, selon Mercier, convient à la juste fierté des Anglais qui se sentent des hommes libres; mais le travers reproché aux Français n'est, après tout, que l'expression, et très fervente, de leur sentiment national. — La réalité des choses plus accommodante que les prin-
cipes. — Tout le long du Tableau, Mercier en témoignait. — Dans la description du peuple qu'il propose pour modèle à ses compatriotes, revit quelque peu du dogmatisme de ['An S-iiO.
Au printemps de 1781, les choses semblaient tourner mal pour les écrivains de pensée trop libre et de plume trop prompte. Un d'eux, et non des moindres, venait d'en faire l'épreuve. Depuis quelque dix ans, Vhistoire philosophique du Commerce des Européens dans les deux Indes était en possession d'un succès prodigieux : l'engouement général l'égalait presque à V Esprit des Lois. 11 ne s'était guère rien écrit encore de plus audacieux que ce livre qui, de l'aveu d'un contemporain, ne respectait que trois choses, la morale, les femmes et les philosophes*. Pourtant, comme il avait paru anonyme, l'autorité se montra débonnaire, ainsi qu'elle Tétait pour tant d'ouvrages privés d'autorisation, défendus en principe et universellement colportés. Deux éditions successives purent s'épuiser (1772 et 1774), la seconde l'emportant en étendue et en audace sur la première, sans que les pouvoirs publics en demandassent aucun compte à l'auteur dont chacun, d'ailleurs, répétait le nom; et sous le bénéfice de cette complaisance, les privilèges les plus authentiques de la célébrité furent publiquement acquis à l'abbé Raynal. Selon le mot de Garât, il tenait dans le monde l'état d'un maître des cérémonies de la philosophie c< qui présentait les talents naissants aux talents illustres, les gens de lettres aux manufacturiers et aux négociants, aux fermiers généraux et aux ministres'. » Les débutants se faisaient introduire chez lui, les étrangers recherchaient l'accès de sa maison, et il donnait des déjeuners fameux où ce fut une mode aux plus jolies femmes de venir prendre le café, le thé, le cacao et les liqueurs des îles avec l'historien attitré des terroirs exotiques^ Une curieuse image était restée dans l'esprit de Mercier de ces brillantes assem-