‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 291 sur 521 · B. de N., u · texte numérisé non relu

B. de N., u

SA VIE, SON ŒUVRE, SON TEMPS 45o

Il se flattait un peu. Chaillet ne tenait-il pas, lui aussi, la plume, et avec une véritable distinction, rédigeant ce Journal helvétique qui sortait précisément, comme les livres de Mercier, des ateliers de la Société typographique? Et la présence de ce confrère allait être rappelée à l'oubli hautain de l'exilé volontaire. Pour une large part, notre philosophe défraya les articles de Chaillet, articles bienveillants, courtois et solides, où les livres de Mercier, au fur et à mesure de leur publication, ne laissaient pas de provoquer des discussions minutieuses et franches. Si bien que notre philosophe, peu endurant de son naturel, finit par réclamer avec quelque dépit le silence de cette critique trop attentive, déclarant qu'il avait trop d'oeuvres en train pour s'attarder à revoir celles qui avaient paru, et remettant à l'heure où il aurait fini,, la peine de lire « tous les folliculaires depuis M. Fréron jusqu'à M. Chaillet* « et d'en faire son profit. Mais alors la lune de miel ne brillait plus. On l'avait, en trop d'occasions, avec trop d'insistance, de suite, et j'ajouterai, de talent, contredit sur le drame, sur le zèle philosophique, sur le culte de la sensibilité. Au début et avant toutes ces piqûres, il se complaisait dans la pensée qu'il vivait seul de son espèce, hors des territoires de la république des lettres, et il s'en fallait, au reste, de peu que son illusion ne fût exacte.

Par une contradiction assez humaine en vérité, il ne se défendait cependant pas d'un certain dédain pour une race qui lui paraissait mal dégrossie. « L'esprit est naturel dans cette ville, mais on croit trop qu'il n'a pas besoin de culture*. » Il savait, du reste, mauvais gré aux jeunes Neuchâtelois de vivre préoccupés des modes parisiennes et soucieux de milles frivolités. Surtout il ne pardonnait pas aux Suisses d'être si peu poètes. « Pour qui cette magnifique création étale-t-elle ses beautés? Pour un peuple assez indifférent au grand tableau dont il est environné ; vous diriez que, devant ce théâtre de grandeur, il est des peintres ou des poètes qui saisissent involontairement la plume ou le pinceau ; vous vous tromperiez : les habitants de ce pays ne

1. Lettre du 20 mai 1184 publiée dans le Journal helvétique du 31 mai suivant, p. 416. 11 avait auparavant adressé la même, saus noms propres, au Journal de Paris (insérée dans le numéro du 20 mai 1784).

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