‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 294 sur 521 · B. de N., II, 382-385, passim · texte numérisé non relu

B. de N., II, 382-385, passim

fait de poésie pittoresque et descriptive. Mais il y a là le premier éveil d'une émotion dont on peut mesurer déjà la sincérité et l'ardeur, les premiers accords d'un instrument encore inhabile que tant d'immortels artistes ont fait résonner par la suite. Ici encore, nous saisissons sur le vif ce que j'ai appelé déjà le préromantisme de Mercier et qui est une faculté bien remarquable de tressaillir dès lors à l'unisson des cœurs à venir. Et ce n'est point là une impression fugitive, encore moins un exercice de plume. Ces chères montagnes, il en connaît tous les aspects et les compare, il parcourt le pays, il a ses points de vue préférés'. D'une certaine terrasse de Neuchâtel, de la Rochette, il reste muet d'admiration devant « l'assemblage des neiges, des bois, des prés, des vignes, des noirs sapins, de maisons riantes, d'un lac superbe et animé, tandis que des masses, à droite et à gauche, forment le cadre de cet imposant tableau. » Après quoi, il s'enfonce dans la gorge qui mène à Valengin. « Vous ne voyez plus que des retraites sauvages, des torrents, des précipices, des cascades mugissantes qui éveillent la pensée mélancolique*. »

D'un romantique, il n'a pas seulement le frémissement de cœur devant les grands spectacles naturels, il a aussi les retours de rêverie, de mélancolie profonde sur le for intérieur, les comparaisons spontanées entre les formidables puissances matérielles et les fatalités morales dont notre faiblesse perçoit l'harmonie suprême. Il aime à lire sous l'ombrage des sapins les vers d'Young et de Thomson, et ce lui est une volupté de sentir ses larmes couler, mais son imagination ne s'attarde pas à savourer ces menues langueurs, elle s'élève à des intuitions de la plus solennelle majesté. « Profondeur, ténèbres majestueuses, j'aime à vous contempler. A côté de mon séjour, sur la pente du Jura, est un torrent qui coule avec une affreuse impétuosité; il roule dans l'ombre noire d'une forêt d antiques sapins; on contemple son onde immense, on recule, on s'avance jusque sur le bord, car on ne saurait détacher ses regards de cette scène effrayante ; la rapidité

1. II éprouve aussi quelques mécomptes. Un surtout dut lui être pénible. II a « cherché vainement à Clarens cet Elysée pastoral quenfanta limagination de Rousseau. » Ibid., rv, 35.

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