‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 299 sur 521 · Œuvres de Lavater, t. I. Notice biograptiique · texte numérisé non relu

Œuvres de Lavater, t. I. Notice biograptiique

2. Ce compliment fut plus tard reproché au républicain Mercier. Voici comment il se justifia : « Adulateur! J'ai fait des vers en 1784 pour le prince Henri de Prusse. Cela est vrai. Ne pouvant converssr avec Frédéric, je m'en dédommageai de mon mieux à Lausanne avec son frère. Les bous Suisses, qui ne font pas de vers, me prièrent de lui donner un bouquet. L'abbé Rayual et Gibbon me dirent que cela me regardait comme étant le plus jeune. La pièce de vers ne contient point de basses flatteries. Qu'on la cite! D'ailleurs ces flatteries n'auraient pas été dangereuses, car les vers ne sont pas bous. C'est que les vers étaient pour la multitude et ma prose pour l'oreille d'Henri de Prusse. » Journal de Paris, 1" prairial an IV. Les vers en question ont été insérés dans Mon B, de N., III, 286. Mercier a grandement raison de ne les point trouver bons.

plomatio, parce qu'il est désobligeant d'attendre, pour négocier, des instructions qu'on n"a point faites. Ces maximes le réduisant à vivre très problématiquement d'une maigre pension dont il avait, plusieurs années d'avance, dévoré tous les quartiers, il s'en remit au bon C(Kur de Mercier de l'aider à chercher fortune dans la carrière des lettres. Ayant composé en Suisse, et sans plus d'enquête personnelle, un voi/a(/'- en Espa(jne\ il réclamait à cor et à cris un éditeur. En attendant de lui en trouver un, à quoi le zélé Mercier finit pourtant par réussir, celui-ci avait la plus grande peine du monde à garder les bonnes grâces de son obligé, toujours prêt à le menacer de sa plume. Et comme l'abbé Raynal tombait aussi à Neuchâtel sur ces entrefaites, c'était pour Mercier toute une affaire de vivre entre ces « deux têtes volcaniques », et d'empêcher, dans l'enceinte minuscule de Neuchâtel, qu'elles ne vinssent à se heurter, tant elles étaient prodigieusement montées l'une contre l'autre. Toute méritoire qu'elle fût, cette protection ne porta point bonheur au marquis de Langle. Il y a apparence qu'il mit dans son Voyage de Figaro en Espagne trop de choses qu'il avait sur le cœur, car le Parlement de Paris condamna ce livre, de si difficile venue, à périr par la main du bourreau".

L'aventurier qui avait essayé d'en battre monnaie ne mériterait pas ici la moindre mention, si Mercier, dans des rapports si ingrats, ne se peignait au vif avec sa chaleur de cœur, son zèle infatigable et la simplicité de son dévouement. Ace propos, ce n'est pas un moindre trait de nature qu'on trouve dans une anecdote, un peu puérile, mais curieusement significative, qui date aussi de son séjour en Suisse. Voyageant aux environs de Berne, il arrive auprès d'un village incendié et se multiplie, lui et ses compagnons, en secours que l'inertie des indigènes rend illusoires. Tout

1. Le Voijcifie de Figaro en Espagne, 2 vol. iu-16, parut pour la première fois eu 1784. il y eu eut uue seconde éditiou eu 1783, et, eu 1786, une troisième qui fut condamnée par le Parlement. S'il faut en croire le continuateur de Bachaumont, c'est Mercier qui aurait suggéré au marquis de Laugle l'idée de ce livre. Mém. secr., xxxi, 135.

2. L'arrêt est du 7 février 1786. Dans son réquisitoire, l'avocat général Séguier avait relevé les trois chefs d'impiété, d'obscénité et d'insulte à l'Espagne. Voir Journ. EiicycL, 1786, v, 131, 298, 491. Mercier, en cette occasion, fut cité à comparaître devant le conseiller-rapporteur pour déposer de ce qu'il savait. Mém. secr., xxxi, 207.

brûle. Quand les flammes ont cessé, quelqu'un s'aperçoit que les pommes des potagers voisins en restent complètement cuites, et on se met à les cueillir. Mercier confesse n'avoir jamais mangé rien de si délicieux et ce fut, paraîtil, l'avis général. Néanmoins, le soir même, Mercier, étant, selon sa coutume, entré en conférence avec son oreiller, se sentit la conscience tourmentée d'avoir pris du plaisir à l'occasion d'un si terrible fléau. En vain il se répétait que nul n'y avait rien pu, que son cœur n'avait point manqué de commisération et que tous avaient, au surplus, partagé son péché de friandise, il en garda longtemps un scrupule touchant et comique, une honte secrète de cette infirmité humaine qui ne nous laisse point, dans les pires moments, à l'abri de toute inclination sensuelle.

Durant son séjour en Suisse, Mercier, on l'a vu, ne manqua ni d'impressions nouvelles*, ni de rencontres piquantes. Les amis non plus ne lui firent pas défaut. 11 semble avoir noué avec la famille de son éditeur des relations tout à fait cordiales*. Cet éditeur, le chef et l'un des principaux fondateurs de la Société typographique, était Frédéric-Samuel Osterwald, homme fort considérable dans la ville. Écrivain lui-même, ayant dû à son éloquence le surnom de Bouche d'or, il avait eu son heure de disgrâce et encouru des censures judiciaires pour publication de mauvais

1. Longtemps après, l'âge venu, et la révolution, et les épreuves de toute sorte, il gardait de ce beau pays une chère et présente image : « Heureuse terre, coupée de mille fontaines, terre qui me fut hospitalière quand je fuyais trois lettres de cachet, je te salue et je rafraîchis souvent ma pensée eu me rappelant tes eaux abondantes et pures, charme de la vue, plaisir de la respiration, gage de la santé, tes belles eaux éternellement courantes, tombantes ou jaillissantes!... >< Bien- Informé, 14 vendémiaire an VI.

2. 11 eut aussi d'excellentes relations avec un avocat nommé Mouvert. Loi écrivant le 26 juin 1783 de Paris oîi il était de passage, il le remercie de sou obligeant accueil et de sa bonne chère. Nous le voyons aussi, dans la même lettre, s'informer du marquis de Laugle dont il a été question plus haut. Mercier s'était fait recevoir, à jSeuchàtel, membre d'une société de tir, ancienne et estimée, qui existe encore aujourd'hui, les Mousquetaires. Il y obtint même un prix et on peut croire qu'il ne dédaignait pas les agapes joyeuses où se réunissaient les tireurs. Ceux-ci, demande-t-il plaisamment à Monvert, n'ont-ils pas quelque titre honorifique, dont il aimerait à se parer? « Pouvonsnous nous appeler i,^ardes du corps de Sa .Majesté Prussienne? » Ph. Godet, Musée neuchdielois, janvier 1887.

livres, mais, relevé de cette méchante histoire, il reprit, dès 1782, avec la direction de ses presses, l'exercice des charges municipales. La Société typographique^ à la vérité, toute céicbro et féconde qu'elle fût, n'alla pas loin. Les derniers ouvrages qui portent sa marque sont de 1784 et l'histoire de sa disparition est restée, par la suppression do tous les documents qui la concernaient, enveloppée d'une ombre épaisse. Quoi qu'il en soit, et que Mercier eût à y voir, ses rapports d'amitié avec les Osterwald, pendant comme après la Société, furent de la nature la plus étroite. Dans les premiers temps le bruit avait même couru à Paris qu'il embrassait le protestantisme et qu'il épousait à Neuchâtel la veuve d'un imprimeur*. Version toute fabuleuse et dénaturée d'un fait qui était vrai : la grande intimité avec ses éditeurs. Dans une lettre de 1786, toute remplie de détails d'affaires, Osterwald écrit à Mercier, revenu alors à Paris : <* Je dois vous rendre, monsieur, mes vives et justes actions de grâces de ce que vous voulez bien continuer à nous aimer et à revêtir des sentiments si favorables pour ma famille comme pour moi, et j'ose vous dire que ceux que vous nous avez inspirés ne méritent pas moins qu'un pareil retour de votre part; nous chérirons toujours le moment qui nous a valu l'avantage de vous connaître. » Et plus loin : « Ma femme aime toujours son cher monsieur Mercier ^ »

Plus vif était encore le sentiment qu'il sut inspirer à une femme dont j'ai sous les yeux une lettre sans signature, mais en qui certains indices dénoncent la propre fdle d'Osterwald. Lui écrivant, en effet;, le 6 juin 1787, de Frankenthal, en Palatinat, où elle était allée diriger un pensionnat de jeunes filles, ne dit-elle pas, en se reportant à de communs souvenirs du passé? « Le changement d'état, de vues, de pays m'a entièrement détachée de la typographie neuchàteloise. Je l'ai presque oubliée; rien ne me la rappelle que vos lettres; celles de mon père m'en disent rarement quelques mots; il m'entretient surtout de ses affaires de magistrature. » Et comme, sans doute, Mercier avait eu quelques déboires, elle ajoute : « Ainsi, mon bon

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