luédite. Papiers de M. Duca
ami, je vous prie de séparer l'idée de la Société d'avec la mienne. Ne voyez plus en moi que votre amie. Ah ! que je regrette tous les moments que ces vilaines affaires ont dérobés à mon amitié, toutes les tracasseries qu'elles ont causées! » Cette lettre respire la tendresse la plus exaltée. Celle qui l'écrit, sur un faux bruit, a cru Mercier mort. Aussi quand elle a reçu de ses nouvelles, « avec quel transport de joie, s'écriet-elle, j'ai baisé votre écriture 1 » Et elle réclame les droits qu'elle a sur son cœur à lui, elle qui, depuis six ans (c'est-àdire précisément depuis 1781, l'époque de l'arrivée de Mercier à Neuchàtel), lui a voué « une amitié que les contradictions, ni l'absence n'ont pas refroidie. » Elle se doute que, loin d'elle, rentré à Paris, il a bien un peu l'esprit ailleurs, mais c'est à peine si elle lui reproche, tant elle l'aime avec une effusion sans réserve. Elle appelle le moment de le revoir, et le jour bienheureux ou elle l'embrassera, il lui semblera ne l'avoir jamais quittée II n'y a pas l'ombre de rhétorique dans cette lettre, mais tant de simplicité, de naturel et de confiance, qu'on se prend de sympathie pour celle qui l'a écrite et qu'on sait gré à Mercier, qu'on lui impute vraiment comme un mérite, comme une bonne qualité de plus, d'avoir gravé si profondément son souvenir dans un si brave cœur*.
1. Inédite. Papiers de M. Duca. La correspondance dura quelque temps. Plus d'un an après, le 8 septembre i78S, une autre lettre, pleine toujours, d'une affection soumise et constante nous montre qu'elle ne cessait de penser à lui, aspirant à la joie de le revoir, caressant la chimère d'une destinée qui la rapprochât de lui. « J'aime à me représenter la vie douce que nous mènerions ensemble. Oui certainement, nos caractères sont très compatibles et l'amitié suppléerait à toute différence : lequel de nous deux, sûr d'être aimé de l'autre, ne supporterait pas ses défauts? » Évidemment Mercier montrait moins de zèle. 11 n'importe. « Je vous écrirai sans exiger l'exactitude de vos réponses. Seulement je vous prie de m'iuformer si vous changez de manière de vivre, de demeure, d'état, etc. Adieu, je vous embrasse avec toute la tendresse et la sincérité de cœur que depuis sept ans vous me connaissez. » Cela ne ressemble-t-il pas fort à la douce insistance d'une amoureuse rebutée?
2. Il est question, dans la lettre à Monvert citée plus haut, d'une autre fille d'Osterwald qui avait épousé un pasteur du nom de Bertrand, suspendu pour avoir, lui, membre de la Société typographique, laissé imprimer un livre impie, le Système de la Nature, de d'Holbach. C'était une femme de mérite. Elle se trouvait en 1785 à Paris oii. Mercier estime que ses talents sont beaucoup mieux à leur place.
La grande affaire et, en tout cas, le fruit principal des années de Suisse fut le Tableau de Pa?7> auquel il est temps enfin d'arriver. « J'ai quitté Paris pour le mieux peindre' », a-t-il écrit lui-même, et on a vu plus haut en quel sens il faut l'entendre. A Neuchâtel, il étail dispensé de surveiller de trop près saplurne, chose vraiment contraire à son naturel, elles pages livrées à l'imprimerie ne lui laissaient aucun scrupule de circonspection. De fait, son travail se borna, sans doute, à rassembler — je ne dis pas coordonner — des notes nombreuses et diverses dont la plupart existaient depuis longtemps et avaient été recueillies sur le pavé natal. « J'ai tant couru, a-t-il déclaré, pour faire le tableau de Paris, que je puis dire l'avoir fait avec mes jambes*. » D'ailleurs dès 1775, plusieurs chapitres qui devaient y figurer un jour avaient été publiés dans le Journal des Darnes^.
Cet ouvrage ressemble au contenu d'un tiroir renversé. Il suffit de parcourir les tables des matières pour renoncer à la pensée d'y trouver seulement un soupçon de méthode ou une apparence d'ordre. Trois chapitres consécutifs, pris au hasard, permettront d'en juger : l'un est intitulé Collège de chirurgie, tandis que l'autre traite des grisettes, et le troisième, de Xdivénalité des charges. Il est bien clair que, courant Paris, Mercier, au hasard des rencontres et des réflexions, a, de jour en jour, amassé les provisions les plus disparates, dont ensuite les douze volumes du Tableau ont formé, sans souci aucun de classification ou de rangement, le dépôt tumultueux, incohérent et, en même temps, prodigieusement curieux par sa variété même. La seule structure d'un tel livre le dérobe à l'analyse. Pour nous y reconnaître et débrouiller, pour en discerner et passer en revue les points notables et les mérites essentiels, ce n'est point lui-même, mais l'auteur, et ce que nous savons déjà de son tour d'esprit,
. 1. T. de P., vm, 304.