Sotigt; d'un monde heureux, passim
soudain Mercier, celui de Hobbes : de cœur honnête et zélé citoyen, ce philosophe jugea pourtant que l'homme était un être méchant et que l'état de nature était un état de guerre. Heureusement, il aperçoit Montaigne, « qui se baigne tout nu dans le ruisseau philosophique ». Que celui-là lui est cher dans sa grâce nonchalante et sa curiosité capricieuse! Le trait vaut qu'on le ^ote, car Montaigne ne tient pas école d'enthousiasme. C'e'st par d'autres conformités de nature, et bien déclarées, comme nous le verrons, qu'il exerce sur Mercier tant d'attrait! Bayle, non loin de là, reçoit de lui un salut bien dû à cet athlète robuste qui réduit en poudre les systèmes.
Surtout voici venir, en une noble théorie, les penseurs que Mercier révère avec prédilection, ses contemporains, ceux qui se sont repris à hanter assidûment les rives du fortuné ruisseau. Car certaines générations oublieuses les avaient de nouveau délaissées pour ces passe-temps frivoles, beaux-arts, éloquence, poésie, où s'adonna trop complaisamment le xvir siècle. Les cerveaux, alors, étaient merveilleusement cultivés et polis, mais timides et infectés de sophismes. Heureusement la sage influence de l'Angleterre a remis en honneur les seules connaissances utiles, et l'on voit, dans un généreux concours, les esprits les plus divers s'élancer vers elles : Fontenelle y applique ses grâces discrètes, Montesquieu son génie de divination, Buffon sa sublime éloquence, Diderot son véhément enthousiasme. Unies en un dessein grandiose, l'intrépide énergie d'un philosophe et la constance inébranlable d'un géomètre élèvent à la Science un monument égal en splendeur au temple de Salomon. Debout devant le ruisseau dont il voit s'enfler l'onde, en vain un illustre contemplateur la maudit. C'est elle encore qui court dans les veines de cet ingrat Rousseau et qui communique tant de force à sa pensée. Dans ce passage, remarquons-le, il est parlé de lui avec autant de dévotion, autant de zèle qu'auparavant, mais avec plus d'indépendance. On reconnaît qu'il tombe quelquefois dans l'extrême, et ses erreurs^, sans doute, « semblent respectables, parce que le sentiment de l'humanité répand son feu sacré sur tous ses écrits », mais des erreurs enfin, il en commet. Ce n'est plus tout à fait le ton à'izerben. On aperçoit ici une trace encore de la réaction signalée
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plus haut. Par contre, Voltaire est singulièrement bien traité. Aucune réserve n'atténue l'éloge. Il n'a point de rival dans l'antiquité. Philosoplie et poète, le concert de sa lyre est digne de l'oreille des sages. D'un seul regard il confond la superstition, l'erreur et l'ignorance. D'un seul sourire il fait taire la multitude des sots. Il a l'esprit « qui eflleure et approfondit, qui joue et raisonne, qui plaisante et instruit. >' C'est « la plus admirable tête, la mieux organisée, la plus infatigable, la plus singulièrement spii'iluelle. » Il soutient presque seul la gloire du nom français.
A travers ces premières fluctuations, il est curieux de voir les croyances essentielles de Mercier se chercher, se consulter en quelque sorte avant l'ultime formation et l'entière maturité. Sûres de leur pente, d'instinct et d'emblée, elles ne laissent pas de dessiner quelques méandres avant de s'y élancer à plein cours. C'est vers Rousseau, avec quelque redressement toutefois, et c'est toujours plus loin de Voltaire, malgré quelques retours flatteurs, qu'en définitive elles l'entraîneront.
Sur la berge fraîche où cette noble assemblée s'attarde, une voix retentit soudain qui commande à chacun l'attention. Nous la reconnaissons : elle part du cœur de Mercier ; elle rappelle à tous la mission sainte : « Amis, il nous reste une conspiration utile à former; elle aura pour but d'aider les lois par les mœurs, d'aimer, d'embellir, de faire aimer ces maximes sacrées qui sont la force et le soutien des Empires. » Point de vaine métaphysique. « Revenons à l'homme tel qu'il est, à l'homme en société... portons nos regards sur les besoins de la patrie, vouons-lui notre voix ; cette législation douce et tranquille qui agit par la force de la vérité, qui enchaîne par le pouvoir de la raison, nous appartient. Tel était le pouvoir respectable et légitime que les sages exercèrent jadis sur les hommes, lorsqu'ils les firent sortir du fond de leurs forêts pour les rassembler sous des lois sages. » Il y aurait de l'injustice à le leur disputer. La philosophie éclaire et apaise, elle enseigne la confiance et la tranquillité, elle est l'amie des peuples et des rois.
Plusieurs notes qui accompagnent le texte de ce dernier Songe protestent qu'en louant les philosophes de son temps Mercier n'entend point faire allusion à ceux de leurs écrits
qui ont été condamnés. Nous comprenons ù merveille la réticence. Elle était de saison au lendemain des rigueurs qn'Fmile etBélisaire notamment s'étaient, l'an aprèsl'autre, va infliger. Au contraire, les idées par lesquelles j'ai terminé cette analyse n'ont pas le caractère d'une précaution oratoire. Assez de preuves nous montreront par la suite tout ce que Mercier avait de sincère et d'intelligente modération. C'est bien, en effet, sous cet aspect d'irréprochable bénignité qu'il envisageait le ministère des philosophes, rêvé par lui comme l'unique, linfaillible moyen de salut. Il s'y était passionnément attaché dès sa jeunesse, ne cessa de le réclamer dans la suite de sa carrière, et je doute même que l'épreuve qu'il en vit l'en ait jamais totalement désabusé. En cette heure d'effusion où il dressait un premier tableau de ses candides hypothèses sur la nature et l'humanité, comment l'eût-il achevé par une autre invocation? Il y a bien de l'illusion évidemment dans ce livre que l'auteur n'a pas assez pris pour un songe ; il y a bien de la chaleur dépensée au service d'une cause qui a beaucoup perdu de son crédit. Maintes puérilités aussi prêteraient à sourire. Nous refusons surtout la valeur d'un dogme à la prétendue bonté originelle de l'homme. Elle nous a infligé des déconvenues dont le souvenir demeure amer et nous dispose mal pour les innocents à qai en revient la lointaine responsabilité. Innocents, ils l'étaient néanmoins du plus profond de leur co'ur, et d'intentions si droites. L'indulgence ici n'est que de l'équité, et un peu d'attention la transforme en sympathie. On subit le charme touchant de cette bonne volonté insatiable et de cette fervente ambition. Entre tous les enfants du xviii^ siècle, aucun n'a professé l'une et l'autre d'une âme plus pénétrée, plus émue que Mercier. Nous sentons, en le lisant, le fond de la sienne, et plus haut est le degré de chaleur qu'elle dégage, mieux elle nous permet de mesurer la température moyenne des âmes contemporaines qui, en si grand nombre et en proportions diverses, participaient de ce feu \ Les erreurs de ce siècle,
l. VAnnée littéraire fit aux Songes philosophiques le meilleur accueil. De l'avis de Fréron, « l'auteur écrit avec chaleur, avec intérêt, le sentiment anime toutes ses images, sa morale en est plus touchante et fait une plus vive impression. » Ann. litt., 1768, iv, 241. Les Songes pliilosophiques dont plusieurs ont trouvé place dans Mon Bonnet de
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et ses gigantesques entreprises et ses témérités supcrl)es s'éclairent pour nous à des lueurs Uont nous avons gardé un rellet trop mal assuré pour parvenir le plus souvent à les comprendre par nous-mêmes.
Pour reux qui pensèrent comme Mercier, pour lui, en particulier, qui poussait à outrance la faculté de certitude^ la vie avait un sens qu'il n'était pas même question de chercher, tant on le trouvait manifeste. L'humanité souffrante, relevée, purifiée, conduite à la vertu et au bonheur par la voix des philosophes, tel est le plan d'un Dieu dont les desseins dévoilés un jour à nos yeux justiheront sans réplique toute l'œuvre de la création. Pour remplir cette destinée, pas d'appui surnaturel, pas de servitude de pensée, pas de renoncement au présent en vue de l'avenir. Non, c'est par sa propre vertu que la Nature consomme son œuvre de salut sous le rayon de la Providence : le bien et le mal y concourent, non par suite d'un châtiment iniligé au genre humain, mais par l'effet d'une illusion à laquelle notre condition passagère est sujette. Car en illuminant nos yeux ravis, le spectacle complet de l'Univers nous montrera que tout se résout dans le bien. Que cette religion naturelle tournant à une sorte de mysticisme ait été par les uns taxée d'orgueil, parce qu'elle présume trop de l'homme et prive son infirmité du soutien de la révélation, on le conçoit; que beaucoup d'autres se prévaillent contre elle de leur désabusement pour prendre en pitié des rêves qui ont cessé de les visiter, il est trop naturel. Mais ce n'est pas un faible honneur d'avoir conçu un tel orgueil, et jamais àme médiocre n'a donné le vola de semblables chimères.
V Homme Sauvage est curieux par l'énormité du paradoxe et le conflit qu'il provoque entre l'imagination et le discernement de Mercier. Les Songes philosophiques valent par l'élévation et la solennité de l'accent religieux. Avec les
Nuit, furent de plus l'objet d'uue nouvelle édition où ils étaient joints à quelques opuscules du même genre et qui parut en 1789 sous le titre de : Songes et Visions.
Contes moraux, nous descendons beaucoup plus bas. Considérer les destinées de notre espèce et en raisonner bien ou mal, cela garde quelque intérêt^ même quand l'opinion soutenue prête à beaucoup de controverses; proposer une explication du mystère des choses conforme à l'amour qu'on ressent pour les hommes et y mettre, avec toute sa foi, tout son cœur, cela mérite plus que de l'attention et attire la bienveillance due à tout ce qui est généreux et sincère. Mais, si l'on prétend retracer les faits et gestes de créatures vivantes, il importe avant tout qu'elles soient vivantes et que nous les reconnaissions pour telles. Après cela, le moraliste aura tout loisir de tirer de leur histoire l'enseignement qu'il nous juge convenable, il pourra y faire régner le plus austère esprit d'édification, il pourra disposer toutes choses en vue de l'effet à produire. Là dessus les points d'optique varient et la vérité se prête complaisamment à tous les biais sous lesquels on veut l'envisager. Encore pourtant faut-il que ce soit elle qu'on envisage. Or, entre tant de choses qui manquent aux contes moraux de ce temps, en général, et à ceux de Mercier en particulier, c'est la vérité certainement qui manque le plus.
Le conte moral avait été mis à la mode par Marmontel, comme l'héroïde par Colardeau. D'abord publiés séparément dans le Mercure, ses contes avaient eu l'honneur de plusieurs éditions dont une ornée par Gravelot de vignettes délicieuses. Non seulement ils avaient conquis la faveur des lecteurs, mais largement défrayé le théâtre : on les mettait en pièces à ariettes comme tant de romans de nos jours en comédies ou en drames. Nombre d'imitateurs s'en étaient inspirés. Baculard d'Arnaud, La Dixmerie, Bastide, etc., et Mercier, venant à son tour, renchérit encore sur l'exemple de Marmontel, coupable, selon lui, d'avoir poursuivi de ses traits le ridicule plutôt que le vice. Or « tant qu'il restera un vice sur la terre, comment, s'écrie Mercier, osera-t-on songer à purger les ridicules*? »
Il s'agit pour un bon faiseur de contes moraux, tel qu'il l'entend, de démasquer, de flétrir les méchants, et de peindre la vertu « sous les couleurs aimables qui la caractérisent ». La force persuasive de ces ouvrages consiste,