Fictioiis morales, préface
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on le devine, à nous indigner contre les uns et à nous attendrir en faveur de l'autre, puisque l'attendrissement est la condition première de la conversion. Afin de remplir plus sûrement cet objet, on évitera toute ambiguïté dans le jugement des personnes et dans l'appréciation des faits. On se gardera, par dessus tout, de montrer dans un cœur humain les mobiles honniHcs et les mobiles coupables à l'état de mélange; pour les lautes commises, on ne cherchera pas les origines, le sophisme secret, ce qu'il y a d'inconscient et ce qu'il subsiste de bonne foi dans les erreurs de la volonté; s'il s'agit de la pratique du bien, on n'y décèlera aucun alliage suspect, rien de mesquin, rien de machinal, rien de calculé. Car expliquer le mal tend à l'atténuer, expliquer le bien pourrait en diminuer le crédit, en ternir l'éclat. Tout cela est bon pour le roman d'aujourd'hui, plus curieux du fait que préoccupé du devoir, et chez qui — il faut bien l'avouer — le souci esthétique ne tourne pas trop à l'encouragement des droites volontés. Non, quiconque tient une plume — on nous l'a dit à satiété — fait acte d'éducateur. Pour que nul ne s'y méprenne, les hommes sont divisés en deux catégories parfaitement tranchées : les bons et les méchants, or pur ou plomb vil. C'est la poétique de l'imagerie d'Epinal. Nous verrons plus tard qu'appliquée par notre auteur à ses drames, la même psychologie rudimentaire n'y devait pas être d'un moins fâcheux effet.
En même temps qu'à l'héroïde, Mercier s'était, dès la vingtième année, exercé au conte moral. Il avait inséré dans le Mercure d'octobre 1761 Médius, histoire d'un amour sincère qui finit par triompher des préjugés du monde et des traverses de la vie. Du même auteur, le Mercure de janvier 1762 donna quelques pages intitulées les Souhaits où il est démontré que l'homme s'égare dans ses vœux et qu'il fait un mauvais usage des biens qui lui sont départis. En 1767, parut la ^(/mpaf Aie ', écrit d'une insipidité rare, qui nous présente un jeune homme éloigné de la maison paternelle par la haine d'une marâtre et tombant, dés la première étape, entre les bras d'un bienfaiteur dont il épousera la fille, après force exclamations et transports de sensibilité.
1. Beaucoup trop louée [)ar VAiin. lilt. « Cette brochure anuoace uu lioiume qui pease, qui seul, qui écrit... » 1767, v, 1G3.
Enfin, en 1769, Mercier publia, sous le titre de Contes moraux, un recueil qui en contenait quatre : Les Hypocrites, l'Avare corrigé, les Epoux malheureux , Histoire de iW*-' de Rémilies.
Quelques traits y sont peut-être bons à relever. Ainsi, dans le second qui retrace un miracle de l'amour triomphant de l'avarice, la description de l'endurcissement causé par ce vice nous montre ce qui donne à l'auteur le plus d'indignation. Le héros de l'aventure « ne sut jamais pleurer sur
l'infortune de son semblable Il lut ces beaux ouvrages
de notre siècle où les droits de l'humanité sont exposés d'une manière si touchante et si neuve, et il les lut sans être ému. » Cet avare fait outrage à l'espèce humaine, et Mercier a grande hâte de défendre celle-ci : « Il est des hommes vils, mais heureusement, ils ne forment point le plus grand nombre... Quels livres que ceux qui calomnient le genre humain, qui imputent à tous les hommes le vice de quelques âmes basses, qui les traitent comme des criminels parce qu'ils sont faibles et malheureux! L'humanité est loin d'être parfaite, mais elle n'est pas si noire qu'on nous la peint. »
Autre vilaine engeance que ces hypocrites qui font l'objet du premier conte. Ils commettent mille noirceurs et surprennent cependant l'estime des gens de bien, tant ils ont le secret de se déguiser. L'opinion publique n'est sévère que pour les fautes non dissimulées, celles où tombent les cœurs sincères. Ici paraît à plein la fausseté du genre. Afin de nous donner plus d'horreur pour ce vice ténébreux, Mercier nous le dépeint moins occupé de servir l'intérêt personnel qu'appliqué à se contenter lui-même, par méchanceté pure, et ses hypocrites, au rebours de toute vraisemblance, se plaisent, entre eux, à se dévoiler, à raisonner sur leur cas, à se faire mutuellement les honneurs de leur âme fourbe. L'instruction du lecteur y gagne, à ce que croit Mercier qui ne craint jamais d'appuyer trop. Ailleurs, il lui échappe un cri du cœur bien significatif. » Un méchant devrait être puni en n'aimant jamais, et c'est à regret que je vois entrer l'amour dans un cœur vicieux. « Voilà qui dérange la théorie, enefl'et : quoique ceméchant«e connaisse pas les vraies douceurs d'un sentiment tendre, c'est encore trop qu'il en goûte les plaisirs vulgaires.
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Les Epoux malheureux mis en scène par le Iroisième conte sont les plus honnêtes gens du monde condamnés par les persécutions d'un père à des extrémités atroces, voués à la houle et à la mort. Enfin le petit roman épistolaire de ]VP'° de iiémilies nous expose le cas d'une lille fière et brave qui tire vengeance d'un séducteur et meurt de l'avoir tué. Une seule de ces quatre histoires a un dénouement heureux. Les trois autres racontent le vice récompensé et la vertu punie. Mercier prévoit l'objection. « On veut sur le théâtre et dans les livres que les bons triomphent, je le
veux aussi, mais dans le monde le crime a trop souvent
l'avantage' ». Il ne sert de rien de le dissimuler, et les lecteurs n'en tireront pas moins des contes moraux le fruit qu'ils doivent en tirer.
Ce petit livre' obtint une approbation unanime, tant le genre sensible mettait alors le public ii l'unisson de l'écrivain. Les principaux journaux littéraires, pour la première fois, rivalisèrent de compliments envers Mercier. On le loua d'avoir, comme il s'en était flatté, tourné ses traits contre le mal plutôt que contre le ridicule; on proposa cette innovation dont il avait l'honneur en exemple aux autres jeunes écrivains; on vanta la chaleur, l'intérêt et la philosophie qui faisaient le mérite de l'ouvrage et on engagea instamment l'auteur à tenir sa promesse en écrivant d'autres contes'. A la vérité, il n'était nullement nécessaire de l'y stimuler. Cette sorte de littérature rentrait trop bien dans la tâche qu'il s'était assignée. Il composa donc plusieurs autres écrits larmoyants dont il n'y a rien de plus à dire que des premiers et qui, rassemblés avec ceux-ci, formèrent trois volumes publiés en 1789 sous le titre de Fictions morales.
Pour mémoire et afin de ne rien omettre des écrits de jeunesse, ajoutons à ceux qui viennent d'être énumérés