‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 303 sur 521 · T. de P., préface, xni · texte numérisé non relu

T. de P., préface, xni

littérature. D'un La Rochefoucauld et d'un La Bruyère, en effet, à un Duclos et jusqu'à un Sénac de Meilhan, à travers tant de différences et d'inégalités, soit de conception, soit d'exécution, c'est la psychologie — si j'ose risquer par anachronisme un terme qui n'était point de leur vocabulaire — , la psychologie seule qui exerçait l'effort des moralistes. Lire dans le cœur des hommes, démêler les mobiles de leurs actions, interpréter les grimaces de leur visage, noter dans ses variétés et ses transformations tout le jeu des commerces humains, voilà sans doute la tâche dont ils s'étaient tous acquittés, parfois avec un miraculeux génie d'intuition, presque toujours avec une perspicacité lumineuse et un bonheur d'expression qui les ont rendus fameux; mais, par son objet propre et par les limites où ils l'avaient volontairement maintenue, cette œuvre demeurait tout abstraite.

La loi même de l'esprit classique le voulait ainsi : dans la tragédie et le roman, comme dans les Maximes et Caractères, c'est au moral seul de l'homme qu'il valait la peine de s'attacher. Et, qu'ils fussent imaginaires ou réels, les héros dont on traçait le portrait, c'est la chose du monde dont on se mettait le moins en peine que de les asseoir à table, d'observer la couleur de leur mobilier, d'allumer les lampes qui les éclairaient, de les suivre à la promenade, dans la boutique des marchands, dans l'étude de leur notaire; ou bien encore que de décrire par le menu, jusqu'en ses enseignes, ses boues et ses odeurs, la ville qu'ils habitaient. A cet égard, que l'on tâche, après une lecture de La Bruyère, — qui pourtant accorde, comme on sait, au concret bien plus que ses contemporains — de se représenter nettement le Paris de Louis XIV ; et, par contre, après avoir fermé l'ouvrage de Mercier, d'évoquer le Paris de Louis XVI, et l'on jugera de la différence. Ce n'est pas à dire, â coup sûr, que je veuille ici affronter entre Mercier et tel des grands écrivains cités plus haut les risques d'un parallèle où, sous tant de rapports, le premier ne trouverait rien à gagner ; mais il n'est que juste d'avouer, en vérité, qu'après eux, et sans soupçon de rivalité aucune, il y avait, jusque dans leur domaine, non pas mieux mais autre chose à faire.

D'autre part, cependant, lui disputera-t-on le mérite même de l'innovation, pour ce motif que son nom n'est pas le premier à inscrire dans une bibliographie parisienne,

que pour nous renseigner sur la grande ville et son Irairi, il y avait avant lui, et des historiens de Paris et des relations de voyageurs, et Piganiol et Nemeitz, et Hurtaut et Magny, en leur dictionnaire, et l'A/manacA roj/a/ enfin? Mais c'est ici précisément que Mercier triomphe : et, comme naguère — toutes proportions gardées — Montesquieu avait enrichi la littérature de toute une province nouvelle, la législation, conquise sur les jurisconsultes, Mercier, à son tour, incorpore aux lettres, livre à Tattention et aux débats de la pensée publique toute cette région vague, mal connue, dédaignée, où seuls, sans y faire jamais de rencontre indiscrète, s'étaient jusque-là promenés le lieutenant de police et ses exempts. La nouveauté de la tentative, s'il en était besoin, au surplus, c'est le dénigrement même dont le Tableau de Paris fut l'objet, qui nous la ferait toucher du doigt. Quand le dégoûté Rivarol, dont les mots faisaient fortune, croyait infliger un arrêt d^humiliation à ce livre « pensé dans la rue, écrit sur la borne^ »; — quand Meister, un peu étourdi de ce fatras de matières jusqu'alors non réputées littéraires, mais descendant toutefois à faire à l'auteur mince mesure d'équité, donnait pour la formule de jugement la plus exacte que le Tableau ëid\\.i\n excellent bréviaire pour un lieutenant de police'; — quand enfînlescompilateurs des Mémoires secrets, efifarés de ce monstre inconnu, mettaient à l'aise leur ignorance étonnée en déclarant que c'était là tout uniment une compilation exécutée sur la commande d'un libraire et avec le seul souci de noircir le plus de papier possible', — qu'y a-t-il, dans ces appréciations diversement dédaigneuses, sinon l'aveu implicite que Mercier apportait du nouveau qui déroutait les habitudes acquises? Et c'était assez sa coutume. 11 n'est pas enfin, oserai-je ajouter, jusqu'aux lacunes et aux incohérences

1. Voici uu mot de Mercier sur Rivarol qui pourrait expliquer ce méchant propos, à moius qu'il n'eu fût une vengeauce : « Madame du Diffand, aveugle, entrant dans une société, écoutait un de ces beaux parleurs que l'on cite et qui vont répétant dans vingt maisons absolument le même thème. « Quel est ce mauvais livre, dit-elle, qu'on lit ici? » C'était un M. Rivarol qui parlait. » T. de P., xi, 176.

2. Corr. litt., xni, 351. Ce langage se rencontrait avec celui même de Mercier. « Ce serait, avait écrit celui-ci, à un lieutenant de police à en fournir les matériaux. ). Du Théâtre, 181.

Page 1