Mém. secr., xvii, 249, xx
de l'œuvre qui n'en accusent à leur manière la signification. Car, en ce temps, bien moins qu'aujourd'hui les archives administratives de toute sorte étaient libérales de leurs secrets. Ses renseignements, c'est au vol et au hasard que Mercier s'en emparait; en les consignant tels quels dans son livre, il esquivait jusqu'à l'apparence d'un ouvrage technique, d'un traité.
Ainsi donc, c'étaient bien véritablement des terres vierges dont il devait la découverte à sa vocation, mais il lui devait, en outre, tout ce qu'il fallait pour les explorer fructueusement. A lui tout seul, le zèle de pitié active qui le lançait à travers Paris aurait pu être un guide peu clairvoyant, ou tout au moins exclusif. Supposez, en effet, Mercier animé des sentiments de Rousseau sur la civilisation et la vie de société, la passion le dirigera mal et lui troublera le regard. Uniquement soucieux de rassembler les matériaux d'un réquisitoire, il négligera ou méprisera bien des choses, il ne connaîtra ni distraction, ni complaisance, et tout ce qu'il aura vu, il le grossira ou dénaturera, de propos délibéré, au profit de sa prévention. Mais tel n'est pas le cas de Mercier : cet sinvestigateur du réel a la première vertu de son état, ilvaime le réel. Dans son ardeur pour le bien de l'humanité, jamais, nous le savons, il n'a fait porter à la vie de société la peine des maux actuels, jamais il n'a désespéré d'elle pour les guérir. Loin que l'humanité en lui fasse tort à la bienveillance^ il prend plaisir à considérer la grande comédie parisienne, et, sans rien rabattre de ses principes, il n'est pourtant ni chagrin ni hostile. Rien ne ressemble moins à sa manière que la censure préméditée du cynique qui allume sa lanterne pour chercher un homme et se promet bien de n'en trouver aucun. Il a si peu épousé le système de Rousseau sur ou plutôt contre l'homme social qu'il n'hésite pas à écrire ces lignes significatives : « Ce que j'ai recueilli de mes observations particulières, c'est que l'homme est un animal susceptible des modifications les plus variées et les plus étonnantes ; c'est que la vie parisienne est peut-être dans l'ordre de la nature comme la vie errante des sauvages de l'Afrique et de l'Amérique ; c'est que les chasses de deux cents lieues et les ariettes de l'Opéra-Comique sont des pratiques également simples et naturelles... Il ne faut pas plus être étonné des recherches
du luxe dans le palais de nos Crassus, que des raies rouges et bleues que les sauvages impriment sur leurs membres par incision*. » Voilà l'esprit de sa critique. Certes il ne ménagera pas les vérités à son temps, puisqu'il a pris la plume à seule fin de les lui dire, et que de la conviction intime qui le possède à cet égard résulte précisément toute la raison d'être, toute l'unité morale du livre ; mais il ne se fait point de ses griefs une jouissance, il n'a point d'amertume à soulager par des diatribes, ni de causticité à distiller en épigrammes. Ce qu'il nous montre, au contraire, dans ce si long et si curieux tableau, c'est en quelque sorte le cœur d'un aïeul franc, sain et demeuré jeune, imperturbable en son sens propre, trop clairvoyant pour prendre le change, disant haut et net ce qu'il pense, mais doué, au plus haut degré, de sympathie attentive et prodigieusement intéressé par tout ce qu'il voit.
Chez Mercier, ce goût vif pour Paris, pour les choses de Paris, pour le spectacle que lui donnent ses semblables, procède en ligne dir-ecte de son optimisme foncier : il est la forme même, la forme spontanée que prend cet optimisme dans une nature exubérante et cordiale. Mercier aime son temps et voici en quels termes élevés il le juge : <^ Je suis persuadé des avantages que nous avons sur nos ancêtres; nos mœurs ont plus de douceur, les hommes sont moins durs et moins barbares. Si l'amour des plaisirs est devenu plus vif, si les vertus qui tiennent à la pureté et à la continence sont plus rares, d'un autre côté nous avons perfectionné les rappoi'ts de la société, nous avons donné à la bienfaisance plus d'étendue et de délicatesse ; nous avons eu des idées plus justes sur la liberté de conscience, nous avons eu en horreur les crimes de la vengeance et de la lâcheté, nous avons arrêté nos regards sur les êtres souffrants de la dernière classe, et l'orgueil qui ne les apercevait pas s'est humanisé au point que notre pensée même ne les avilit plus; nous avons donc fait quelques pas vers le bien et je pense que les nouvelles connaissances qui s'étendent de toutes parts amèneront graduellement une amélioration parmi la race humaine... Nos vices tiennent de la grande fréquentation des individus dans une foule immense; ils tiennent encore à ce luxe qui nous a apporté des jouis-