‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 308 sur 521 · Ibid., IX · texte numérisé non relu

Ibid., IX

4. Ibid., X, 220. Cf. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, m, 51. « Paris, ville

sions d'étude s'offrent à lui en foule ; et tout autant les plus attrayantes compagnies. L'image que voici n'est-elle pas séduisante et flatteuse à ravir? « Le cérémonial, l'étiquette ne l'assujettissent point, car il aura plus de sociétés aimables qu'il n'en pourra cultiver et plus de connaissances agréables qu'il n'en voudra faire. Point d'entraves, point de gêne, point de ces respects, de ces bienséances provinciales qui fatiguent tant l'homme d'esprit ; il descendra de son quatrième étage pour aller faire, non de ces visites serviles et politiques auxquelles on est assujetti ailleurs, mais de ces visites intéressantes qui flattent le désir de s'instruire. » Les contraintes de l'opinion, la morgue des castes lui sont épargnées. « Ici il est permis d'être soi ; une fortune médiocre n'est point sujette à une observation malicieuse, ni au dédain de l'opulence, parce que les minces fortunes appartiennent au plus grand nombre. » Ajoutez-y l'admirable faculté d'entrer dans le tumulte et de s'en retirer à volonté. L'homme de lettres, qui sort de se livrer aux plaisirs de la conversation la plus rare, se replongera dès le lendemain, si le cœur lui en dit, dans une solitude inviolée. Nulle part, il ne trouvera de retraite plus tranquille et plus sûre '. »

Tel sol, telles productions. Paris possède dans ses murailles ce que la culture de l'être humain donne de plus précieux, de plus exquis; et Mercier trouve des traits bien fins pour les dépeindre, ces « hommes aimables et instruits qui partagent leur temps entre les douceurs de la société et l'étude, qui jouissent de tous les arts, qui vivent tranquilles dans un loisir ingénieux. Allez les voir, allez les entendre : ils possèdent la raison dans toute sa pureté, la raison accompagnée des bienséances Tout ce que les arts ont de

plus délicat et de plus sublime vous est révélé par ces hommes qui, sans être séparés des affaires, ne s'y abandonnent point et pour qui l'Europe entière est un spectacle mouvant et curieux dont ils jugent les acteurs divers, riant aux farces et pleurant aux tragédies. Quand le Français est

de lumière, d'élégance et de facilité, c'est chez toi qu'il est doux de vivre c'est chez toi que je veux mourir! Ville heureuse oti l'on est dispeusé d'avoir du bonheur, oii il suffit d'être et de se sentir habiter ; qui fait plaisir, comme on le disait autrefois d'Athènes, rien qu'à regarder etc. » 1. T. de P., xn, 2-3, passim.

sage, il est le chef des philosophes. Ceux dont je parle jugent tout ce qui se fait sans enthousiasme et sans froideur, savent apprécier tous les talents, prononcent pour eujs-mêmes et non pour autrui. »

Ce ne sont point des hommes de plume ni d'action, ce ne sont pas davantage des philosophes de profession. « ils n'en affichent pas même l'extérieur », Et Mercier, toutefois, si entêté qu'il soit de l'apostolat de l'homme de lettres, ne laisse pas de garder pour ceux-là d'irrésistibles complaisances. « Cherchez à Rome, à Naples, à Vienne, à Berlin, à Londres même, vous n'y trouverez point autant d'individus de cette classe distinguée, qui raisonnent et qui plaisantent, qui allient la finesse à la profondeur, qui gardent toujours une porte ouverte aux vérités nouvelles et qui, aussi éloignés des bavardes académies que des bureaux ministériels, ne laissent rien passer de ce qui se fait sans le juger à leur manière. Ils ont fait revivre l'ancienne liberté de la philosophie et l'on peut affirmer que c'est la portion d'hommes la plus éclairée et la plus impartiale qui repose sur aucun point du globe. » Ils n'ont point de charge, ni d'emploi, mais gardez- vous de les prendre pour des oisifs ou des égoïstes. « Ils ont étudié et connaissent bien la liaison des sciences avec le bonheur et la richesse de l'Etat ; ils seraient tentés de parler plus haut; mais malgré l'amour de la patrie qui les domine, la complication des abus leur paraît un nœud si embrouillé que les circonstances les forcent à s'envelopper d'une vertu stérile. » Plût à Dieu qu'on les écoutât ; la chose publique y gagnerait^ mais ils en savent et pensent trop long, aussi donnent-ils de l'ombrage. « Ce que le gouvernement apporte de gêne et de contrainte ne fait qu'aiguiser leur conception et raffiner leur style. Il est unique, il n'appartient qu'à la capitale ; c'est, pour ainsi dire, la fonte heureuse de plusieurs sortes d'esprit, il en résulte une raison assaisonnée et la tournure la plus piquante dans l'expression ». Réduits à se tenir cois et circonspects, « ils font grand cas du repos et de la tranquillité, ils gardent leurs idées pour leur propre conduite.... Ils vivent au milieu de la sottise et de la folie et passent entre deux sans toucher. Habiles dans la science du cœur humain, ils se rapprochent de la société des femmes, parce que la haute philosophie nous y ramène toujours. N'était-ce pas un plaisir philoso-

phique de voir une belle Grecque examiner avec délicatesse et scrupule ce que c'était la véritable gloire et s'occuper aussi sérieusement de la république que de ses cheveux? 11 est aussi parmi nous de ces femmes dont la sensibilité s'étend à tout et qui sont habiles à prononcer sur un édit comme sur une pièce de théâtre. » Et xMercier conclut par un cri de triomphe : « Voilà ce qui fait chérir Paris' », qui n'est point éloigné du fameux mot de Talleyrand sur les années d'avant 1789, si radieuses que ceux qui ne les ont point vécues n'ont pas connu la douceur de vivre. Digne confession d'un enfant du xviitf siècle! Comme on sent qu'il en est, et jusque dans les moelles^ ce disciple de Rousseau, cet homme de foi et de propagande en qui le sérieux et le sincère ne tournèrent jamais au morose, ce missionnaire de philosophie qui ne portait point un visage de pénitent et dont l'âme convaincue, candide et sereine, souriait d'aise à la civilisation, à la société, à l'esprit! Ailleurs, dans VAn 2440, nous lui avons trouvé, il est vrai, des airs plus gourmés, certaines moues dédaigneuses et quelque pédanterie à faire le dégoûté, mais il était alors beaucoup plus jeune, aux heures de docilité et d'emprunt. Depuis lors le naturel l'a emporté; au lieu d'une grimace apprise, nous avons devant nous une face au fin regard, experte et enjouée.

La preuve est donc faite : l'auteur du Tableau de Paris nous apparaît épris comme il faut de son sujet. Voilà de quoi nous rassurer contre tout soupçon de dénigrement, si le dessein de l'œuvre nous avait fait appréhender quelque chose de tel, comme aussi ce même dessein, dont nous avons vu et l'ardeur et la vaillance, exclut toute tentation d'indulgence excessive ou d'infidélité complaisante. Enfin la passion de la tâche assumée et l'extrême inclination qu'il se sent à la remplir nous répondent à l'envi de l'attention minutieuse avec laquelle il étudiera Paris dans l'infinie variété

1. T. de P., vu, 258-263, passim. La pi'écédeute géûération féminiue méritait déjà le même genre d'éloge, témoin ce passage qui est de 1739 : « Telle femme, qui raisonne trois heures de suite sur les nuances d'une fontange, portera un jugement très sain sur une affaire d'importance. On peut dire... que si les femmes règlent tout, elles travaillent à se rendre dignes d'être consultées. » Tableau du siècle par un auteur inconnu (Nolivos St-Gyr), p. 31. Le même auteur remarque, il est vrai, avec malice : « Jamais leur empire n'a été plus despotique Elles sont presque aussi ambitieuses que des moines. » Pp. 19, 20.

de ses aspects et s'attachera à nous en retracer la vivante et mobile image. Par là, chemin faisant, nous recueillerons une multitude de renseignements inappréciables sur ce Paris si récent encore et déjà si éloigné de nous; par là aussi, nous continuerons de pénétrer dans la connaissance intime de l'auteur, de cet esprit si prompt, si agile, si souple, si vibrant, qui se révèle et s'accuse tout entier dans chacune de ses émotions, de ses saillies ou de ses méditations. Non seulement, en effet, il n'a garde de s'effacer luimême de son ouvrage — les nombreux emprunts que j'ai déjà eu lieu de faire au Tableau le marquent assez — mais lors même qu'il ne parle point de lui, nous en apprenons long encore sur sa personne morale ; et il n'est pas, dans ces douze volumes, de page si objective — comme on dirait aujourd'hui — qu'on n'y aperçoive d'abord et comme en projection la figure souriante ou courroucée, enthousiaste ou affairée de Mercier qui raconte^ décrit, bavarde, pérore, déclame, implore, s'émeut ou s'indigne tour à tour, avec une abondance, une précision, une verve et parfois une éloquence dont nous restons émerveillés, confondus, presque étourdis. A cet égard — et quand il y aurait eu de sa part propos délibéré — rien autant que la variété du Tableau n'était propre à réfléchir toute la variété des dons du peintre. Non moins que le réformateur, en effet, c'est le poète, c'est le curieux et je dirai même le badaud qui s'y manifestent.

Il est bien d'un poète, tout d'abord, le saisissement quasireligieux, le vertige d'imagination qui le prend devant la vie collective de ce gigantesque organisme humain, comme jadis devant les lointains mystérieux de l'histoire future, ou comme ailleurs devant la majesté des perspectives alpestres. Voici, par exemple, une réflexion sur la foule qui s'amasse et s'évanouit : « Il y a des jours qu'il sort des portes de la capitale trois cent mille hommes à épaisses colonnes, dont soixante mille en équipage ou à cheval. Il s'agit d'une réjouissance, d'une revue, d'une fête publique. Six heures après, cette foule immense se dissipe; chacun

retourne chez soi : la place, dont les limites étaient serrées, dont les barj-ières étaient renversées par l'aftluence prodigieuse du peuple qui criait miséricorde, se vide, demeure nue et déserte, et de tant d'hommes assemblés et pressés, chacun a son asile ou son trou à part*. » Mercier a l'instinctive intuition du solennel; pour la rendre il sait trouver je ne sais quel ton de sentence à la La Bruyère. Ailleurs, ce sont bien d'autres accents encore quand ce Paris magnifique, envisagé dans l'orgueil de sa grandeur, de son éclat, de sa durée, provoque en lui un si poignant sentiment de l'éphémère. OùsontThèbes et Tyr, Carthage et Persépolis? Pareil destin prononcera l'arrêt de Paris. « Cette rivière... resserrée dans des quais majestueux et formés de pierres, encombrée par des débris immenses, se débordera et formera des étangs bourbeux et infects; les ruines des édifices boucheront ces rues alignées au cordeau, et dans ces places où un peuple nombreux s'agite, les animaux venimeux, enfants de la putréfaction, ramperont autour des colonnes renversées et à moitié ensevelies... »

Alors viendront les antiquaires et leurs conjectures. « De quel étonnement ne sera pas frappée la génération d'alors, si la curiosité la porte à fouiller les débris de cette grande ville ensevelie et décédée! Son squelette gigantesque épouvantera les regards; les travaux exciteront à de nouveaux travaux : nos neveux, en trouvant nos marbres, nos bronzes, nos médailles, nos inscriptions, s'agiteront sur ce que nous avons été et, si mon livre survit à la destruction, ils prendront peut-être pour un roman fantastique les vérités qui y sont déposées, tant leurs mœurs et leurs idées seront différentes des nôtres. » Hélas ! peut-être, et en dépit même de l'imprimerie — , la destruction a tant de ressources! — peut-être l'histoire nous sera-t-elle infidèle en recueillant les fragments tronqués d'une tradition à demi fabuleuse. « Notre vue plonge dans le monde historique à quatre mille ans, pas davantage; encore n'apercevons-nous de ce monde que des sommités qu'environnent des nuages et où la vue se perd. Tous ces faits éloignés, quoique séparés par de grandes dislances, se touchent comme très voisins; et, dans cet intervalle de siècles, une foule pi'o-

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