‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 310 sur 521 · T. de P., IV, 281-288, passim · texte numérisé non relu

T. de P., IV, 281-288, passim

. ... Je ne vis plus qu'une forêt profonde Qui, d'un fleuve fangeux couvrant les bords obscurs. Croissait languissamment sur le bord de ses murs. Le Ilot, triste et dormant sous son arche écroulée, D'un murmure plaintif remplissait la vallée Où la Seine, jadis reine de ces beaux lieux, Roulait avec amour dans son sein orgueilleux Les ombres des palais qui couronnaient les rives.

Et son cours égaré de déserts en déserts Traînait des flots sans nom vers la pente des mers. Seulement, sur ses bords, de distance en distance. Monument de sa gloire et de sa décadence, Un portique, un débris, s'élevant sur les bois, Semblait par leur aspect lui parler d'autrefois; Et du sommet miné d'une arche triomphale, Sous le vol des oiseaux roulant par intervalle, La pierre, d'un bruit sourd éveillant les échos, Traçait, en s'abîmant, un cercle dans ses tlots.

Quoi ! d'un peuple éternel voilà donc ce qui reste ! Voilà sa trace; à peine un débris nous l'atteste! C'est d'ici que, régnant sur l'Occident soumis, Ce peuple, qu'adoraient même ses ennemis. Vit pendant deux mille ans les arts ou la victoire Étendre tour à tour son empire ou sa gloire

Et maaitenant, couverts des ténèbres du temps, Ces lieux sans souvenir, sans voix, sans habitants Ont oublié les pas et les œuvres de l'homme Et n'entendent pas même une voix qui les nomme ' !

Le passé, avec les obscures solitudes qui nous en séparent, ne pénètre pas Mercier d'un moins poétique émoi : certain jour qu'il revient de visiter Notre-Dame, écoutez-le: le cœur lui en bat encore ! « Je monte aux tours, je domine la grande ville, je n'aperçois plus cette capitale que comme un amas confus de décombres. Oh ! que de ce point de vue élevé, ce vaste Paris a une physionomie particulière! Il exhale la fumée et il semble me dire : Tout est fumée! L'empreinte

1. Fragaieut d'uu poème des Visiotis. Lamartine, Nouvelles- Confidences, 1. III. Cf. le seûtimeut opposé dans VOde à l'Arc de Triomphe de V. Hugo où l'enthousiasme du poète répand sur la désolation des ruines à venir un éclat d'apothéose.

gothique de l'édifice;, le portail noirci, les cloches énormes, les escaliers tortueux, les antiques vitraux, la sculpture rongée, tout me fait rétrograder dans les siècles écoulés. Je redescends, je me promène, je ne puis plus quitter les dehors ni les dedans de ce temple auguste. Je repasse vingt fois devant ces objets vastes et mélancoliques; et quand la musique du chœur se mêle au son majestueux des cloches, que le cul-de-jatte, gardien du bénitier, m'allonge une longue perche pour me donner de l'eau bénite, tout me paraît dans une proportion égale, et mon âme plus élevée prie Dieu de meilleur cœur dans Téglise Notre-Dame que dans tout autre temple'. » Ici encore il est bon de le répéter, ces lignes sont écrites vingt ans avant le Génie du christianisme, quelque cinquante ans avant le célèbre roman de Victor Hugo, dans un temps dont la barbare inintelligence a infligé aux édifices du Moyen-Age des injures irréparables; et, chose essentielle à noter, celui qui les écrit n'est rien moins qu'un artiste. 11 s'est permis des hérésies qui crient vengeance et il s'en est vanté : nous aurions plus d'un compte de ce genre à lui demander. Il sait bon gré à Caylus d'avoir u ressuscité parmi nous le goût grec « et il va jusqu'à penser que les incendies ont du bon pour l'embellissement de Paris*. Mais ici l'imagination lui tient lieu de goût. On vient de reblanchir les parois de Notre-Dame et Mercier se récrie d'indignation, comme le ferait de nos jours la piété offensée d'un archéologue. Il a senti, il a deviné des mystères de poésie interdits encore à ses contemporains, le songeur qui entre ainsi en communion avec l'âme des cathédrales, ou qui sait surprendre le subtil murmure du passé sous les arceaux rompus de Fontaine-André. Est-ce s'abuser en vérité que de prononcer ici encore le nom anticipé de romantisme?

S'il nous fallait, d'ailleurs, ajouter aux preuves nombreuses que Mercier nous a données déjà de l'intelligence le plus largement compréhensive, il n'y en aurait pas de plus manifeste chez ce champion du progrès, chez ce héraut des grands lendemains de l'humanité, que la faiblesse de cœur dont il se sent néanmoins touché pour les légendes des vieux âges. Dans cette même nef gothique précisément, une cha-

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