Ibid., vu
aussitôt que « la royauté alors avait un front populaire, la maison royale était flanquée de colombiers, les jardins enfermaient des légumes et un luxe monstrueux ne consternait pas le regard du citoyen, » Mais tout ce passé, après tout, le hantait d'un commerce amical. Il n'avait point d'effort à faire pour se représenter « cette ville superbe sortant d'un marais fangeux, vers la fin delà seconde race, et enfermée jusqu'alors entre les deux bras de la rivière. » Venait-il à passer une couple de bœufs, l'image surgissait en lui de l'attelage aux lentes allures qui traînait les rois fainéants. Cette tour octogone que voici, tout proche des Innocents, elle surveillait au loin les campagnes que battaient les incursions normandes. Quand le promeneur glissait sur le pavé gras, sa mémoire fidèle aussitôt lui rappelait les fangeuses fondrières où trébuchaient encore les sujets de Philippe-Auguste. La rue de l'Université gardait pour lui comme un bourdonnement affaibli d'écoliers tumultueux et de pédants maussades. Dans ce quartier-ci, on volait en plein jour, ainsi qu'on témoigne le nom de la petite rue Vide-Gousset ; c'est maintenant la place des Victoires, n'a-t-on pas été avisé d'y dresser la statue d'un roi conquérant? Cette sonnerie de cloches, Mercier ne l'entend pas sans frémir, c'est pourtant celle de Saint-Germain l'Auxerrois, sa paroisse natale : n'importe, il ne saurait oublier qu'elle a donné le signal de la Saint-Barthélémy, pas plus qu'il ne traverserait la rue de la Ferronnerie sans accorder un soupir à la mémoire du prince chéri des philosophes qui ne mérita point d'y périr de la mort des tyrans; pas plus enfin qu'il ne rencontrerait sur son passage la rue de la Truanderie sans un souvenir attendri au Puits d'Amour, à cet autel « oii les amants du vieux temps se juraient et se gardaient fidélité *. » Il va sans dire que je ne prétends pas faire à Mercier un mérite d'une érudition en somme assez facile, mais c'est que justement il ne s'agissait pas pour lui de notions inanimées, recueillies dans des livres et faites pour y rester, mais bien d'évocations qui lui tenaient bonne et habituelle compagnie, et là est l'originalité de son cas. Paris, à coup sûr, ne manquait point d'historiographes, mais qui donc, parmi les gens de lettres du temps, l'hono-
{. T. de P., Il, 226-236, passim.
rait irmio pareille, d'une aussi attentive information? Qui donc l(î mettait de moitié dans ses songeries vagabondes et s'avisait de lui demander la matière de sensations aussi abondantes que neuves?
Cette faculté de rêve dont on a vu quels étaient parfois les élans a cela de particulier chez Mercier — j'ai déjà eu lieu de le remarquer — quelle ne s'exerce point au détriment de l'activité et ne corrompt aucunement la joie de vivre. Nous trouvons en lui parfaitement accordées et conciliées des conceptions que nous avons pris l'habitude de considérer comme tendant à s'exclure, et c'est bien, je crois, une des pires idées fausses que nous ait léguées le romantisme^^ Voir les choses de haut et de loin, vivre en esprit avec les morts ou bien oser percer du regard l'horizon des siècles où nous ne serons pas, considérer la brièveté et la mobilité des œuvres humaines, s'instruire à tirer un sens et un enseignement de la succession des choses relatives, on nous a mis en tête que tout cela implique ou entraîne lassitude, détachement, je ne sais quelle protestation muette de victimes stoïques. Et l'idée de noblesse intellectuelle, de hauteur d'àme venant ainsi à se confondre avec celle de dédain pour la vie, d'inaptitude à en goûter les jouissances, voici qu'il faut s'excuser presque de s'y plaire tout bonnement et de l'oser dire. Un exorbitant préjugé s'établit ainsi en faveur du pessimisme et à l'encontre de l'innocente sérénité des honnêtes gens. Il semblerait, en vérité, qu'à moinsde se charger la tête de cendres on dût se voir irrémissiblement convaincu d'instincts bas. Il faudrait pourtant s'entendre et la méprise n'a que trop duré. Avant que la génération prolifique des Werther et des René ne nous l'eût léguée, nos pères pensaient autrement ; et, chrétiens ou philosophes^ ils n'estimaient pas que l'excellence de leur dignité morale eût pour mesure leur répugnance à vivre. Triste ou gai, serein ou soucieux, chacun suivait sa pente. Il n'y avait point de pi'ésomption favorable aux fronts moroses, ni de suspicion contre les visages enjoués. Les affres d'agonie où vécut Pascal, eut-on jamais la pensée qu'elles lissent partie de son
héritage moral? Et, au rebours, quand Rousseau écrivait à Voltaire le 18 août 1756 : « Selon le cours ordinaire des choses, de quelques maux que soit semée la vie humaine, elle n'est pas, à tout prendre, un mauvais présent et, si ce n'est pas toujours un mal de mourir, c'en est fort rarement un de vivre «^ est-ce donc qu'il faisait acte d'épicurisme? En était-il moins adonné à de vastes pensées? Et ses méditations en valaient-elles moins? Mercier consacre toute sa vie à une tâche de dévouement et d'enthousiasme; on a pu apprécier l'ordre et le ton de ses préoccupations constantes, on a vu que son imagination se porte sans efforts vers les cimes, mais Mercier toutefois ne méprise point le plat pays. Comme il n'y a rien d'affecté, ni de maladif dans ses exaltations,on ne l'y voit pas toujours et nécessairement guindé. Par un exact et heureux équilibrede sesdons naturels, il prend pied au ras du sol de Paris avec la même aisance dont tout à l'heure il foulait l'empirée. Jamais il n'oublie sa foi morale, jamais il ne se relâche de l'engagement pris envers sa conscience, aucune tentation fâcheuse n'égarejamais sa plume, dans tout son œuvre — si volumineux ■ — , on ne trouverait peut-être pas une ligne qui fît tort à son cœur, à sa droiture, à son respect de lui-même, pas une qui offensât la pudeur ou mît la bonne foi du lecteur en défense. Avec tout cela, que Mercier, comme il fait, prenne un franc et vif plaisir à errer en observateur parmi les infiniment petits de la réalité, qu'il ne s'en lasse ni ne s'en rebute, que la curiosité lui procure des satisfactions inépuisables, épicurisme si l'on veut, je me garderai de l'en excuser.
11 aurait volontiers signé et pris à son compte ces lignes qu'un autre Parisien de vocation différente, mais d'égale curiosité, écrivait, en revenant d'un long voyage et dans la première ivresse du retour à Paris : « Qu'il faut être vide ou usé pour s'ennuyer près d'une agglomération d'hommes! Toi, mets le nez à la lucarne de ton grenier; vois-tu cette multitude de toitures, ces fumées qui s'en échappent? Souffle ta lampe, passe ta culotte, va glisser, un demi-jour, entre la foule d'intérêts qui font la boue des rues, entre à droite, à gauche, va essuyer tes pieds au tapis du salon, te rafraîchir à la buvette, te réchauffer à la forge, va voir juger le voleur, fabriquer des lois, risquer l'or sur le pivot d'une roulette, ou vendre et acheter sous les piliers d'un
marché, tu reviendras plein de tableaux*. » Le régal que Gavarai oirrait en ces termes à ses yeux avides, on peut dire que Mercier, avant lui, y avait couru, de toute la fièvre de son appétit; de point, en point, il en avait tout dévoré, sauf un toutefois, car la « fabrication des lois » déclinait en ce temps la présence de regards indiscrets. Mercier est, par excellence et dans toute la force du terme, un badaud; or, comme il est bien autre chose encore, sa hadauderie en reçoit une valeur et une portée que nous verrons, mais badaud, badaud de race et de profession, il l'est, autant qu'on peut l'être, en tant qu'homme et en tant qu'écrivain.
Gela aussi, comme je l'ai déjà laissé entendre, est une nouveauté, Mercier, en effet, ouvre la fenêtre et regarde dehors; Mercier descend son escalier et s'en va par les rues, il observe et il écoute, il suit du regard les passants, il prend garde à leurs mouvements, à leurs gestes, à leurs traits propres de condition ou de métier; l'aspect de la rue, les voitures qui s'y croisent, les rumeurs qui s'y élèvent, la disposition des étalages, rien n'a échappé à son attention. Ce qu'il a vu ainsi, il le retient, il le couche par écrit, en termes précis et distincts, nous savons, sans confusion possible, d'où il vient et si sa promenade l'a conduit au Cours la Reine ou à la place de Grève : voilà qui sent fort l'approche du xix^ siècle. Pour en juger, pas n'est besoin de s'attarder à un long examen des procédés et des pratiques de la littérature classique. Quand Orgon revient de la campagne qui c( n'est pas encor beaucoup fleurie », savonsnous si c'est par la patache ou le coche d'eau? Lorsqu'Usbek nous fait part de ses spirituelles réflexions sur le Paris de la Régence, qui devinera de chacune, où elle a été recueillie, sur la rive droite ou sur la gauche, dans le .lardin des Tuileries ou dans celui du Luxembourg? Quand Diderot lui-même, Diderot pourtant, un réaliste à sa manière, fait, durant leurs placides chevauchées, deviser à tort et à travers, au hasard du caprice ou de la rencontre, •Jacques le Fataliste et son maître, sur quelle route les joindrons-nous? devers la Picardie ou le Perche? Que servirait d'insister davantage? La chose est constante et la remarque
1. E. et J. de Goncourt, Gavarni, r homme et l'œuvre, Pion, 1873, p. 68.
désormais banale : dans les écrits des xvii* et xviii* siècles, particulièrement dans les œuvres d'observation ou d'imagination où le sujet paraîtrait les comporter davantage, il y a défaut presque absolu d'entours décrits, énumérés, circonstanciés, inventoriés enfin, en quelque sorte. Et les détails de situation, de costume, d'accessoires, le minimum de géographie et de pittoresque que le plus discret des romanciers ou des auteurs dramatiques se croit aujourd'hui tenu de nous donner, dont nous ne saurions guère nous priver et dont nous ne lui faisons même plus un mérite, tant ils sont réduits en usage, c'est tout cela précisément dont le passé littéraire de notre race est presque totalement dépourvu.
Ah! je sais bien qu'il y a des exemples dont on triomphe. Oui, nous n'ignorons pas que le père et le beau-père de M. Jourdain vendaient tous les deux du drap, près la Porte Saint-Innocent, nous avons encore sous les yeux — si vague qu'elle soit en son dessin — la cour d'hôtellerie où Manon Lescaut nous fut présentée, et nous n'avons pas oublié non plus le fiacre et la boutiquière de Marianne. Mais quoi! ces exemples laborieusement rassemblés et toujours les mêmes prouvent assez l'embarras d'en trouver beaucoup d'autres. A Dieu ne plaise, au reste, que j'en tire aucun argument, aucune ombre d'avantage contre la littérature classique dont les beautés les plus excellentes et les mérites les plus signalés ont certainement eu pour condition inhérente et impérieuse les lois mêmes d'abstraction et de choix sévère qui la régissaient. Mais euûu quand Mercier nous promène à travers Paris, s'intéressant aux moindres incidents de la rue, furetant parmi les petites ciioses et les petites gens, notant tout et appelant tout par son nom, sans faire tort, pour cela, aux vues d'ensemble, sans s'arrêter de philosopher sur les caractères, les mœurs et les opinions, eh bien 1 il est permis de dire que cela est nouveau, significatif et de singuhere conséquence. A la suite du Tableau de Parh, voyez, dans tout le cours de notre siècle, quelle bibliothèque abondante on ferait de tous les livres qui roulent sur Paris, ses mœurs, ses modes, ses contrastes et la prodigieuse diversité des existences qui s'y agitent; il y en a toute espèce, de sérieux et de plaisants, de longs et de courts, de ilatteurs et de satiriques ; ou la étudié et dépeint.
SA VIE, SON OEUVRE, SON ÏEMl'S 491
en superficie et en profondear, dans les grands aspects comme dans les moindres, et les titres seuls de tant d'ouvrages remplissent un volume'. Sans parler en outre de notre roman moderne, qui suffirait peut-être à laisser aux âges futurs une image de Paris, non certes complète ni pleinement exacte, mais singulièrement minutieuse et précise. Et je n'ai sans doute pas la pensée d'attribuer au Tableau de Paris toute cette innombrable postérité; mais si ce n'est pas de lui qu'elle procède, (;'est bien certainement d'un genre de curiosité et d'un tour d'esprit nouveau dont il a été en son temps la première expression, et il n'y a pas trop d'ambition peut-être à le placer en bon rang parmi les plus précoces avant-coureurs de la littérature "parisienne.
Mercier l'a de naissance, ce trait de race qui marque les vrais Parisiens, ceux qui sentent pour leur ville tendresse de cœur comme pour une personne. Il lui a échappé de ces mots qui révèlent la prédestination, de ces mots, qu'après cent ans, les gens nés sous la même étoile s'appliquent à eux-mêmes avec une jalousie d'initiés : « Quand on ne dort pas, il est doux d'entendre de son lit la musique ambulante des rues et les voix humaines qui se répondent. L'agitation de l'àme s'apaise, lorsqu'on se sent soulever dans son lit par le passage rapide des voitures qui ébranlent les maisons M » Voilà une sensation qui ne souffre aucun commentaire, et ne saurait ni se raisonner, ni s'expliquer, mais ceux qui l'ont éprouvée l'entendent assez sans plus de paroles. Pareillement, ces menues sensualités de raffiné, de gourmet, ces promenades à la Porte d'Enfer pour embaumer son odorat du parfum du foin que les charrettes apportent dans Paris', ou bien encore son faible pour certain carillon d'église, celui de Saint-Leu, qui lui réjouissait l'oreille mieux que les autres*. Que parlais-je plus haut de zèle philanthropique, de mission à remplir? Pour un esprit tourné de la sorte, et quand le démon d'écrire ne s'en serait point mêlé, c'était une nécessité de nature que de s'emplir et de se repaître des images et des bruits de Paris. Il avait tôt fait d'y trouver son compte et n'était jamais à court de
i. Celui de M. P. Lacombe : BibUo(jra}j/iie parisienne.