‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 319 sur 521 · VI · texte numérisé non relu

VI

faiseuse de beignets qui, plaçant sa poêle à frire sur un réchaud exposé en plein air et dont, en passant, vous recevez la fumée au nez, emploie, au lieu de beurre, d'huile ou de saindoux, un cambouis, un vieux-oing, qu'elle semble avoir dérobé aux cochers qui graissent les roues des carrosses. Des polissons déguenillés attendent que le beignet gluant et visqueux soit sorti de la poêle et le dévorent encore chaud et brûlant à la face du public*. »

Mercier ne peut faire un pas sans rencontrer des visages familiers; il ne s'éloignera point avant d'avoir adressé un signe d'amitié à l'honnête Thomas, non pas le superbe contempteur de la Faculté, un bien humble Thomas, celui-là, un simple décrotteur-tondeur, de main si légère que notre philosophe ambulant n'hésite pas à lui confier son chien, sûr qu'il ne fera pas crier le fidèle Diogène'.

Au bas du pont, et tout près de le quitter, il donne dans une autre comédie, et non des moins piquantes. Voulez-vous savoir comment se recrutent les armées du roi? Voici les racoleurs, le teint fleuri, importants, mais bons apôtres. Ils « se promènent la tête haute, l'épée sur la hanche, appelant tout haut les jeunes gens qui passent, leur frappant sur l'épaule, les prenant sous le bras, les invitant à venir avec eux, d'une voix qu'ils tâchent de rendre mignarde. Le jeune homme se défend, les yeux baissés, la rougeur sur le front, et avec une espèce de crainte et de pudeur, ce qui commande l'attention, la première fois qu'on est témoin de ce jeu singulier. » Se laisse-t-il faire de bonne grâce, on le mène signer son engagement dans un bureau voisin dont un drapeau armorié ombrage la porte, et, pour achever de réduire les indécis, un recruteur, versé dans la science du cœur humain, avait un jour écrit sur cette porte :

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

Pour les gens de peu de foi, il est un autre argument. Le cabaret n'est pas loin, on y trouve à point nommé des personnes complaisantes, à certains jours les racoleurs euxmêmes arborent des files de poulets et de levrauds pendus à de longues perches, triomphante promesse des bombances

bOO SÉBASTIEN MERCIER

du régiment. « Les pauvres dupes qui sont à considérer la Samaritaine et son carillon, qui n'ont jamais fait un bon repas dans toute leur vie, sont tentées d'en faire un et troquent leur liberté pour un jour heureux. On fait résonner à leurs oreilles un sac d'écus et l'on crie : « Qui en veut? qui en veut? ».... Les héros coûtent au bas du Pont-Neuf trente livres pièce; quand ils sont beaux hommes, on leur donne quelque chose de plus'. » Pourtant laissez faire à la magie de l'esprit de corps, et ils accomplirent les prodiges*.

Le spectacle ininterrompu et toujours changeant de la vie populaire prend Mercier par tous les sens; jamais sa lucidité ne s'y égare ni ne s'y embrouille. Chaque bruit et chaque physionomie sont saisis, distingués, retenus, mis en leur place comme dans un inépuisable et vivant répertoire. Tout à l'heure, « un petit caquet aigre, sourd et continu'» lui annonçait le voisinage d'un catéchisme de petites filles. Maintenant, il tend l'oreille aux sons aigres d'un hautbois « qui s'élèvent du milieu d'une foule de manouvriers et de servantes et sont marqués par des coups de tambour frappés avec assez de justesse d'après le mouvement de l'air », et cependant on ne voit qu'un seul musicien qui s'escrime des joues, des lèvres et des deux mains; « mais, sous son manteau renflé par l'extension de ses bras, il a un tambour attaché à la hanche; c'est un enfant de six ans, qu'on n'aperçoit pas, qui bat cet instrument, à mesure que son père joue sur le sien *. » Vient-il à passer un orgue de Barbarie, Mercier ne se sent pas de joie. « Quia entendule jeu de ces orgues et qui a pu refuser sa pièce de deux sous à l'Orphée qui porte sur son dos cette machine harmonieuse ? Certes, il doit être regardé comme un ingrat. » Quant à lui, même au logis, il s'avoue sans défense contre le charme du moulin à ritournelles. « Qui n'a pas senti un vif plaisir en entendant le soir du fond de son lit le son mélodieux de ces orgues nocturnes qui égaient les ténèbres et abrègent les longues heures d'hiver?.... Emerveillé, bien clos et bien couvert, il entend les plus jolis morceaux de musique exécutés sous

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