‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 321 sur 521 · Contemporaines, xxix · texte numérisé non relu

Contemporaines, xxix

Cependant le métier de « descripteur » a ses voluptés qui font endurer bien des choses. Laideurs et discordances, abus criants et misères sordides, je ne gagerais pas que Mercier, qui s'indigne et se récrie dans la bonne foi de son âme, ne se sente à les dépeindre quelque complaisance inconsciente.

Aucun taudis ni aucune émanation ne le rebute. Un jour, « couvert d'une redingote brune », il s'est glissé dans certain cabaret borgne où soupent les mendiants et là, discrètement dissimulé dans un cabinet, il nous donne de leurs faits et gestes une peinture précise comme un procèsverbal. Admirez surtout les chiffres notés. « Sur les dix heures du soir, je vis tout à coup entrer tumultueusement dix-neuf pendards, seize créatures et dix enfants qui s'emparèrent de la table, la chargèrent de débris de viande, poissons, légumes, morceaux de pain; puis l'on fit venir du vin qui ne fut pas servi dans des pintes de plomb, mais dans des vases de grès. Cette horde, qui devenait plus nombreuse, jeta tout à coup sur la table, tant en monnaie qu'en liards, une somme de 94 livres 17 sous 9 deniers, dont ces mendiants ne paraissaient pas satisfaits, disant que la surveille leur recette avait passé 120 livres... Ces gueux demandèrent encore du vin dont ils burent vingt-deux pots, plus quatre bouteilles d'eau-de-vie; ils consommèrent aussi deux livres de sucre, un quarteron de tabac à fumer, seize cotrets et fagots. De ces femmes, plusieurs avaient des enfants qu'elles allaitaient et torchaient. Les chiens étaient de la partie, et c'était à qui leur ferait une pâtée abondante. Ces gueux me parurent aimer passionnément leurs chiens, car ils les embrassaient et leur parlaient avec une affection sentimentale que n'a pas la plus jolie femme baisant son épagneul. Je vis entrer un habit noir qui paraissait le chef calculateur ; il régla les comptes, distribua l'argent et parla longtemps des aftaires de la société. Il s'agissait de trafiquer de lambeaux d'étoffe, de vieilles hardes et de les déposer chez tel gargotier qui les achèterait en masse. »

Cette cohue animée de chiffonniers et de revendeurs a ses allures, son ton, son jargon particulier, et Mercier excelle à marquer, à retenir justement ce qui les caractérise le mieux, ce qui fait image et porte enseignement. « Cette

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espèce d'homme ne connaît ni la dissimulation, ni l'hypocrisie. A la moindre contradiction, le visage de telle femme se tuméfiait; l'autre jurait avec emportement, mais les hommes cédaient constamment à la voix de ces femmes. Une altercation s'étant élevée et une femme ayant pris au collet un homme et le secouant vigoureusement, son voisin calma tout à coup sa colère en lui disant : « Assieds-toi, c'est une femme qui parle. » Voilà, bien certainement, un trait qui a son prix. Attendait-on de la courtoisie dans un tel lieu? En fait de parler populaire, expressif et imagé. Mercier est servi à souhait : « Les femmes criaillaient et les hommes écoutaient. La langue n'était jamais rebelle à leurs expressions. Elles avaient un caractère de liberté absolue et leur idiome

grossier rendait facilement toutes leurs idées 11 m'est

impossible de redire une multitude de mots bizarres qui formaient leur argot; mais leur langage était précis, énergique, et aucun d'eux ne tardait à répondre, ils s'entendaient parfaitement et avec rapidité. » Ce dernier détail enfin n'est-il pas bien curieusement significatif? Comme on sent ici l'instinct propre de l'observateur, aussi sûr en son genre que le flair du chien de chasse! « La délicatesse ne régnait pas parmi eux, mais il y avait profusion. Ils se faisaient servir d'une voix assez impérative, eux qui me paraissaient ne devoir commander à personne. Le garçon du cabaret en veste blanche était tancé vertement quand il n'avait pas répondu à la demande d'un gueux dont les habits tombaient en lambeaux *. » Le tableau, en vérité, est d'une rare justesse; aucune couleur n'apparaît chargée; il ne tenait qu'à Mercier de nous les montrer sinistres et criant la faim; et, tout au contraire, il sait rester exact et judicieux, sans horreur ni apitoiement forcé. Pour la connaissance sincère d'une époque,, d'un fragment de l'humanité, de telles descriptions sont sans prix.

Mercier est coutumier d'excursions semblables et toujours il y porte le même esprit de sympathie lucide. N'en tient-il pas long dans ce peu de mots? « C'est un soldat et une servante qui boivent ensemble; c'est le rire et la misère qui s'accolent près de ce vase de plomb enduit d'une crasse rouge'. » L'humanité cependant, en de tels lieux, a des

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