‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 326 sur 521 · in · texte numérisé non relu

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SA VIE, SON œUVRE, SON TEMPS 509

parler bien pertinemment de tous les autres peuples?

Inspiré par un ressentiment national, d'ailleurs fort respcctal)le dans son principe, l(i préjugé parisien s'exerçait sur le compte de la Grande-Bretagne avec une jactance dont les effets ne laissaient pas d'être comiques. Le lecteur précité de la Gazi'tle, de France la traitait avec un tonde supériorité et de mépris qui édifiait tout d'abord sur son ignorance. A l'en croire, « si l'on ne fait pas une descente à Londres, c'est qu'on ne le veut pas et nous pouvons interdire à cette nation la navigation même surla Tamise'. » Inversement, avec la même assurance et du même élan, le Parisien d'alors, comme celui d'aujourd'hui, se livre aux plus intraitables engouements. Tout Paris est insurgent, nous portons dans notre cœur les Américains et leurs armes, les noms estropiés des compagnons de Washington, de leurs champs de bataille sont sur toutes les lèvres, tandis qu'on nous mesure pourtant à nous-mêmes la liberté de parler et celle d'écrire*. A quoi encore Mercier est bien tenté de s'écrier : liisum Leneatis, amici.

Parmi les traits du caractère parisien que notre philosophe relève avec une si impitoyable clairvoyance, il y en a un où il vaut la peine de s'arrêter particulièrement, car, plus encore que notre histoire morale, en général;, c'en est une évolution singulière qu'il intéresse, une évolution plutôt soupçonnée alors que pressentie par l'observateur et dont nous sommes, en revanche, bien placés pour considérer les effets. D'abord, Mercier le note avec souci, avec chagrin, et il y revient à plusieurs reprises : la nation est devenue triste'. « On ne trouve plus chez les Parisiens cette gaîté qui .les distinguait, il y a soixante ans, et qui formait pour l'étranger l'accueil le plus agréable et le compliment le plus tlatteur. Leur abord n'est plus si ouvert, ni leur visage aussi riant. Je ne sais quelle inquiétude a pris la place de cette humeur enjouée et libre qui attestait des mœurs plus

i. II, 159.

3. « Oa ne rit plus à Paris, dit, daas le même temps, uq autre observateur. Aux promenades, ou bâille; aux cafés, on joue; aux spectacles, on critique les acteurs; en ville, on fait semblant d'aimer la campagne ; à la campagne, on s'etlorce d'yjrappeler les plaisirs de la ville. » Petit Tableau de Paris, 1783, p. 41, 42.

simples, une plus grande franchise et une plus grande liberté. On ne se réjouit plus en compagnie; l'air sérieux, le ton caustique annoncent que la plupart des habitants rêvent à leurs dettes et sont toujours aux expédients. » C'est de là en effet, que vient le mal, de la plaie d'argent toujours douloureuse, toujours irritée; elle ne se laisse point oublier et tient les fronts moroses. « Les dépenses qu'entraînent le luxe et la manie des superfluités ont rendu tout le monde pauvre et l'on s'intrigue perpétuellement pour parer aux frais de représentation. Affaires, embarras, servitudes, projets, tout cela se lit sur les visages. Dans une société de vingt personnes, dix-huit s'occupent des moyens d'avoir de l'argent et quinze n'en trouveront point'. » Cette altération de la joyeuse humeur d'autrefois, vingt indices la dénoncent. Considérez les promeneurs du dimanche aux Champs-Elysées. Leurs manières offrent quelque chose de contraint et de triste qui saisit à première vue. « Le peuple, quand il travaille, me paraît plus gai que lorsqu'il se promène. Rien ne doit plus étonner que de le voir s'amonceler dans un jardin public et, là, ne faire autre chose, pendant une après-dîner entière, que de parcourir les allées et s'asseoir sur des bancs ou des chaises. » C'est que le même ennemi l'y suit, toujours invisible et présent. « On voit qu'il ne sait se créer aucun amusement et qu'un jour de fête est encore pour la petite bourgeoisie un jour où il ne faut rien dépenser'. »

Voici qui ne donne pas moins à penser. Observez les jeunes Parisiens qui vont sortir de l'adolescence : c'est l'âge de l'épanouissement et des pensées légères. Eh bien ! ceux-ci, qui sortent du collège et qui ont dix-huit ans, vous les trouverez importants, remplis d'eux-mêmes, trop en fonds d'assurance et de phrases, mais sans détente et sans gaîté. « Us parlent beaucoup, ils tranchent et, chose singulière, ils sont tous d'un sérieux qu'on pourrait appeler triste ^ »

Les mœurs en disent long là-dessus à qui les interroge. « Nos ancêtres allaient au cabaret et l'on prétend qu'ils y maintenaient leur belle humeur. » Nous l'avons remplacé

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