‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 331 sur 521 · VI. 2i · texte numérisé non relu

VI. 2i

SA VIK, SON ŒUVIŒ, SON TKMPS 515

poli^ facile à conduire, mais il ne faudrait pas trop prendre sa légèreté pour de la faiblesse; il est dupe un peu volontairement et je crois assez le connaître pour affirmer que, si on le poussait à bout, il prendrait une opiniâtreté invincible : souvenons-nous de la Ligue et de la Fronde'. » Le grand secret, c'est que « les Parisiens semblent avoir deviné par instinct qu'un faible degré de liberté de plus ne valait pas la peine d'être acheté par une continuité de réflexions et d'ef^orts^ » Aussi voyez ce qui en est résulté. De peuple à gouvernement, on s'est entendu en gens d'esprit, à demimot. Et voici justement où l'on prend la logique en défaut. Tirez les conséquences de cette série de notions qui, toutes, sont réelles : il n'y a aucun pouvoir régulier opposé à celui du roi; la noblesse lui fait cortège; la robe se borne à des remontrances vaines et se retire ; le peuple n'a ni voix, ni force; et, si vous en concluez un despotisme à la turque, vous vous tromperez du tout au tout. « Les Français, avec tout cela, ne sont pas asservis; les mœurs s'opposent au pouvoir absolu et le rendent modéré, civd, policé, lui ordonnent des égards et des ménagements. La nation a une certaine confiance en elle-même qui éloigne les coups trop arbitraires. Les privilèges de plusieurs corps ne peuvent être subitement anéantis; des barrières antiques contre l'autorité qui deviendrait oppressive, quoique faibles et pourries, font obstacle; et le génie national, en défendant aux sujets de désobéir, ne permet pas au souverain d'abuser durement de son pouvoir. Relativement aux lumières dont il jouit, jamais peuple ne fut plus soumis que le peuple français, mais c'est qu'il a calculé, pour ainsi dire, avec une raison qu'on pourrait appeler inspirée, qu'il devait céder la moitié de sa liberté pour jouir sûrement et agréablement de l'autre.

« Ainsi, parmi nous, la liberté publique, vivante malgré de terribles atteintes, s'appuie avec plus de succès encore sur les coutumes et sur les mœurs que sur les lois écrites. L'empire des mœurs, plus absolu que les lois, parce qu'il est perpétuel, commande la modération à ceux qui seraient

tentés de ne pas la connaître Et ne voilà-t-il pas un

gouvernement qui présente un vrai phénomène, puisqu'il

offre une espèce d'équilibre, tandis que toute la force écrasante est d'un côté et que, de l'autre, il n'y a pour contrepoids que les lumières, les mœurs et le principe inné de

l'honneur? Vingt-deux millions d'hommes paisibles et

non asservis, jouissant de leurs privilèges garantis par la main qui les gouverne, offrent, à tout prendre, une administration qui n'est pas malheureuse. Ses avantages contrebalancent une partie de ses défauts et la preuve en est que la nation en gros subsiste sans avoir visiblement perdu de sa force et de sa félicité, que le citoyen en général ne songe pas à quitter le sol de la patrie et que Tétranger, contemplant les mœurs douces qui commandent des lois modérées, y est pei'pétuellement attiré par un charme que rien ne peut affaiblir*. »

Assurément, voilà qui est parler en philosophe, je l'entends au sens d'aujourd'hui et non point du xviiie siècle, c'est-àdire en homme qui ne surfait ni l'infaillibilité des principes ni la valeur de ses propres préférences. Sans doute, il plairait davantage à Mercier que le peuple de Paris eût quelque chose des mœurs de Londres, qu'il fût moins ployable et plus irascible. Même, il se le figure, à cet égard, comme le temps y invitait, du reste, débonnaire et endurant plus que de raison. Mais il ne juge pas tout perdu par l'échec de ses maximes. Il n'est point de règle qui tienne. Gouvernement arbitraire et nation sans liberté, il n'en fera pas contre l'évidence une image trop noire. En dépit de la logique, tout cela vraiment s'accorde et s'arrange, tout cela est plus que tolérable et même assez engageant. Si peu qu'il s'en avisât, et toute antipathie à part, il a passé sur cette page de Mercier comme un souffle de Voltaire, du Voltaire des meilleurs jours, de celui qui a fait la Vision de Babouc. Pour ne pas ressembler à nos rêves autant que nous le souhaiterions, l'humanité, décidément, n'est déjà pas si laide. Et en achevant de la sorte le portrait politique des Parisiens, > Mercier, par le mérite d'une si belle impartialité, achève de nous garantir la ressemblance. Pour le coup, nous l'en devons croire.

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