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lieues. L'on remarquait à chaque pas des hommes qui, par leur costume, leur étonnement et leur visage, annonçaient que la curiosité les avait appelés du fond de leur province. » A ce souvenir, le poète se ranime dans Mercier, on sait qu'il n'y est jamais bien assoupi, et nous avons ce tableau vraiment imposant : « Si quelque chose a pu donner une idée de cette vallée de Josaphat dont parle l'Écriture, c'était cette assemblée mobile et ondoyante qui, tantôt s'écoulait comme des flots, tantôt offrait des phalanges mouvantes qui se balançaient dans un repos animé et majestueux^ »
Ce n'est point mirage du passé, prestige de la jeunesse déjà lointaine. Non, la maturité n'a pas tari en lui la source des nobles enthousiasmes. Le 1^' décembre 1783, la quarantaine plus que révolue, venant de Suisse, il se trouvait de passage à Paris. La multitude s'étouffait dans le jardin et sur la terrasse des Tuileries dont les portes avaient été forcées. Charles et Robert faisaient ce jour-là leur mémorable ascension en ballon. Voici, dans ces circonstances, ce que vit Mercier. « Deux cent mille hommes levant les bras au ciel dans les attitudes de la surprise, de l'admiration, de la joie et de l'étonnement ; les uns pleurant d'effroi pour les hardis physiciens, les autres tombant à genoux, suffoqués de surprise, de terreur et d'attendrissement; tous les spectateurs identifiés aux aéronautes qui, calmes et tranquilles, saluaient le peuple de leurs drapeaux flottants;... un soleil pur, invitant les voyageurs aériens qui semblaient dire adieu à la terre ; ceux-ci se perdant dans les nuages, aux acclamations de leurs concitoyens, qui priaient, sanglotaient, tremblaient pour eux; enfin ce ballon immense, déployé avec splendeur et figurant comme un astre ou comme le char d'un dieu qui commande aux éléments. » Et voici ce qu'il sentit : « Ce qui toucha le plus profondément l'observateur, ce fut de voir la crainte et la pitié qui remplissaient tous les cœurs et qui donnaient au plaisir de l'admiration quelque chose de douloureux. J'ai entendu des hommes qui, dans les vives émotions d'une jouissance neuve, se reprochaient d'être les témoins d'une expérience magnifique, mais dangereuse, et qui se seraient crus coupables de la mort des aéronautes, si elle était malheureu-