‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 346 sur 521 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

gueil et jugeaient si impérieusement le ministre, composer leurs visages et leur maintien, fendre avec effort une presse incommode et ne parvenir qu'à faire une humble et oisive révérence devant le personnage qui distingue à peine ce salut à travers la multitude d'hommages de la même espèce. » Mercier les guette des yeux, aucun de leurs manèges ne lui échappe, et c'est vraiment de main de maître qu'il nous retrace à grands traits ce groupe : « Que de mouvements de tête entre l'auguste personnage et ceux qui le sollicitent! Que de gestes des bras et des épaules! Que de mensonges dans ces yeux tantôt baissés, tantôt caressants, et qui regardent tous de côté Monseigneur pour lire ce qu'il a dans l'âme! Combien de fois le corps se penche, se relève, se repenche, se relève encore ! Quelle souplesse dans ces attitudes suppliantes ! Combien la langue prodigue-t-elle de soumissions, de flatteries, d'adulations ! Considérez comme celui-ci se glisse pour arriver sous l'œil protecteur, comme celui-là marche à reculons, comme cet autre courbe l'épine du dos, comme ce dernier, qui semble admirer réellement Monseigneur, invite et appelle son regard.» Cependant Monseigneur lui-même échappera-t-il au malicieux observateur? N'ayez crainte, Mercier s'est dissimulé dans un coin, il n'a rien à faire ici que de regarder^ il ne songe guère à postuler et on s'en aperçoit bien un peu, car on le regarde de travers, il est désobligeant pour tout ce monde de n'être pas entre soi et de donner ainsi la comédie à un intrus ! L'intrus n'en perd pas un coup d'œil. Justement, son crayon maintenant s'attaque au ministre. Dites si ce n'est pas ressemblant. « Monseigneur fait un pas en avant : tout s'ouvre sur son passage. Je vois deux haies de corps inclinés et de bouches béantes. Sa Grandeur gagne

le centre de l'Assemblée C'est le moment de généraliser

son attention; son œil embrasse le cercle; c'est alors qu'il distribue le sourire gracieux et marqué, qu'il adresse des paroles entendues qui enflent de joie et de contentement ceux qui les reçoivent. Le petit mot à l'oreille devient le comble de la faveur suprême et l'on considère avec envie

celui qui vient d'en être honoré Monseigneur continue

le dialogue intéressant, coupé par une infinité de coupsd'œil particuliers, poursuit ce jeu encore une demi-heure, fait définitivement le tour du cercle, tourne négligemment

la tête vers son cabinet; voilà le dernier coup de théâtre. Le cercle s'ouvre avec docilité; c'est une adresse d'avoir su s'emparer de la porte, mais Monseigneur, plus fin, adresse la dernière parole à celui qu'il aperçoit dans un coin, comme dernière preuve d'une attention universelle. A un certain geste, son cabinet s'ouvre, il rentre, le voilà éclipsé '. » On pourra revenir dans quinze jours, et, parmi la foule dépitée qui s'écoule lentement, avec une sorte de solennité. Mercier seul garde un visage serein, car, seul, il s'est diverti et un soupçon de malice erre encore au coin de ses lèvres.

Pour un furet de cet appétit, Paris tient en réserve deux postes d'élection, où chaque minute est féconde en trouvailles : c'est le Palais-Royal surtout, et aussi le Jardin des Tuileries. A l'un et à l'autre, en effet, non content de la place qu'il leur garde dans son Tableau, Mercier a consacré deux relations particulières ^ qui sont comme

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