V, 31-36, passim
2. Les Entretiens du Palais-Royal de Paris, par M. Mercier, Paris, Buisson, 1786. Les Entretiens du Jardin des Tuileries de Paris, par M. Mercier, auteur des Entretiens du Palais-Royal de Paris. Paris, Buissou, 1788. Le premier de ces ouvrages parut d'abord en deux volumes et certainement anonyme, car V Année Littéraire (1786, vi, 89-93) n'en désigne pas Fauteur et elle met dans ses appréciations plus de condescendance que Mercier n'en eût pu attendre de sa part. Le Journal de Paris (10 juillet 17S6), moins favorable, ne paraît pas mieux instruit. Comment, sans cela, aurait-on omis un nom qui avait fait quelque bruit? En tout cas, il ne put tarder à être connu. 11 figure en toutes lettres à la première page de chacun de ces petits livres dans les exemplaires que j'ai sous les yeux. Voilà qui interdit, pour celui-ci comme pour celui-là, toute autre attribution et c'est donc à tort que Joseph Lavallée, par exemple, a été mis en cause, comme on le voit dans la Bibliographie parisienne de M. P. Lacombe.
S'ensuit-il que le signataire déclaré soit, de toute évidence, notre Sébastien Mercier? Il pourrait y avoir matière à quelque doute, on doit l'avouer. D'abord, pourquoi les Entretiens des Tuileries s'annoncentils comme l'œuvre de M. Mercier, auteur des Entretiens du Palais- Royal'l Que signifie le rappel de cet unique écrit, à l'exclusion de tant d'autres, plus renommés et qui, d'ailleurs, ne sont, ni dans les premiers, ui dans les seconds, l'objet d'aucune allusion. Puis, il est question dans les E.du P. R. d'un séjour à Bologne (p. 128), dans les E. des T. d'un voyage en Pologne (p. 41), d'un entretien avec l'impératrice Marie-ïhérèse (p. 130), dont il faudrait alors qu'aucune autre trace dans
le résumé des campagnes qu'il y a faites et le recueil des propos qu'il y a entendus. Le Palais-Hoyal, surtout, lui tient au cœur : c'est là qu'au sortir du collège, cinq ou six amis et lui avaient formé ensemble une petite académie juvénile où les paroles n'étaient guère timides ; c'est là qu'il s'était, jusqu'au vertige, enivré du délice de discuter intarissablement sur tout sujet; et c'est là enfin qu'il avait commencé, nous dit-il, de se montrer hérétique en littérature. De tels souvenirs ne s'oublient pas et ils suffiraient à Mercier pour garder un fond de tendresse à l'endroit qui les évoque.
Ce Palais-Royal est habité par une étrange population où agioteurs et libertins se confondent; le luxe n'est nulle part si insolent et la pudeur nulle part autant en danger de rougir ; on y voit de tristes figures de « jeunes débauchés au teint pâle, à la mine suffisante, au maintien impertinent et qui s'annoncent par le bruit des breloques de leurs deux montres »; on entend sous les galeries réciter tout haut « les vers de l'infâme Pucelle », et, passé cinq heures du soir,
la \ie de Mercier ne nous fût restée. Et c'est là, je l'avoue, la difficulté la plus grave; car le supposer de les avoir tout boanemeut ioveutés ne s'accorde pas trop avec sa manière.
Mais, d'autre part, il me paraît y avoir en sa faveur des présomptions bien plus fortes. Le Tableau de Paris étant dans sa plus grande célébrité, deux ouvrages, qui ne laissent point par leur nature d'y toucher d'assez près, paraissent sous le nom de Mercier. Supercherie ou homonymie, voilà qui ne pouvait manquer d'appeler rapprochements, conjectures, réclamations, explications. 11 en eût subsisté quelque chose dans la presse du temps. Comme on n'y aperçoit rien de semblable, le plus simple est de penser qu'il n'y a eu lieu, en effet, à aucune querelle d'identité sur l'auteur des deux séries A'Entveliens, celui-ci étant la même personne que l'auteur du Tableau. Et je ne parle pas d'autres raisons qui ont une solidité singulière. En bien des passages des Entretiens, on reconnait non seulement nombre de traits propres à l'optimisme jovial, à l'humeur aimable et réjouie de notre philosophe, mais l'accent même de ses imprécations contre la tragédie ('< N'est-il pas ridicule d'aller chercher des morf.s de deux mille ans pour nous arracher des pleurs? » E. du P. R., p. 142), et le ton de religieuse inspiration qui règne dans quelques-uns des endroits les plus remarquables de l'An 2AU0 (V. plus haut, au chapitre n, le passage cité des E. du P. R., p. 139: « Autant de germes endormis que la Providence tirera du sommeil au moment précis qu'ils doivent éclore »}. J'en conclus avec une sorte de certitude que les Entretiens du Palais-Royal et ceux des Tuileries peuvent à bon droit passer pour des œuvres authentiques de Sébastien Mercier.
les honnêtes femmes hésitent à se hasarder dans ce jardin fameux. Malgré tout, Mercier ne réussit pas à s'indigner complètement contre le Palais-Royal. Le spectacle y est si attachant^ si varié, si incessant ! C'est vraiment la capitale de Paris. On y pourrait vivre plusieurs années sans en sortir. Telle en est la séduction que les vices brillants ont beau, de l'aveu de Mercier, en avoir banni jusqu'au fantôme de la pudeur, il ne peut se tenir de le déclarer un séjour enchanté, et comme il radoucit le ton en observant ici, sans déguiser son faible, qu'il n'y a pas de guinguette dans le monde plus gracieusement dépravée 1
D'ailleurs, prenez-y garde : il s'y rencontre traiteurs et brelans à foison ; le camp des Tartares met l'innocence en grand péril; des sirènes fort dangereuses, chargées d'atours extravagants, plus parées à proportion qu'elles sont plus laides, y défilent sous les regards de l'Europe entière; tous les mensonges de l'industrie et tous les raffinements de la corruption y conspirent contre les curiosités naïves et les cœurs neufs. Tout cela est vrai, mais il n'est que juste d'ajouter qu'on y voit aussi autre chose. « L'art des ragoûts est à côté des hautes sciences». On y trouve à acheter des instruments d'astronomie, aussi bien que des boites de rouge, on y a de quoi écouter et penser autant que se divertir et dissiper, et, loia vies tapis verts ou des boudoirs clandestins, vous rencontrez des cours de physique, de chimie, d'anatomie, de langues, d'histoire naturelle'. Bref, c'est à sa façon un raccourci de la civilisation que ce Palais-Royal; et Mercier, tout fidèle qu'il est à l'esprit de censure, se sent toutefois trop de fortes attaches à la civilisation pour dire grand mal d'un lieu de féerie qu'il compare avec une poétique finesse à la boite de Pandore.
Mais, quand ces raisons ne suffiraient pas, quel ressentiment, chez un observateur comme lui, tiendrait bon contre le paradis de l'observation? L'instinct de race, en vérité, l'y mènerait s'il n'en savait le chemin; et, certes, il le sait bien, il se fait une occupation régulière, un passe-temps préféré d'y aller travailler au Tableau de Paris. Entendez l'accent d'orgueil du chasseur satisfait, quand il nous raconte comment il s'en vint au Palais-Royal, par « une de
i. T. de P. X, 222-238, passim.
ces soirées délicieuses où le ciel parsemé d'étoiles et la terre de fleurs annonçaient l'heureux retour du printemps », et comment il lia sans façon conversation avec un Anglais, « presque aussi parleur que lui ^ » Il avait, du reste, et nous le déclare franchement, un goût très vif pour les entretiens engagés à l'aventure avec des inconnus. Cela profite plus, et nous pouvons l'en croire, car il en parlait sciemment, que de feuilleter des in-folio. La glace aussitôt rompue, et cela ne tardait pas, c'était, avec le promeneur que le hasard avait mis sur sa route, un dialogue sans fin où je n'ai pas de peine à imaginer que Mercier n'attendait guère les répliques; et tout le défrayait, la population et les mœurs de l'endroit d'abord, puis des souvenirs, des anecdotes empruntés à tous sujets, échappés de vieux livres, de bouquins poudreux et rares que notre curieux savait aussi interroger à l'occasion; ainsi les heures passaient et les feuilles se multipliaient sous la plume infatigable de Mercier, quand, rentré au logis, il se plaisait à causer avec lui-même et à soulager sur le papier son inépuisable exubérance.
Les plaisants originaux, alors, qui continuent devant l'imagination du rêveur éveillé le défilé commencé tout à l'heure dans l'étincelant séjour! C'est le faubourg Saint-Germain, le Marais, et même l'île Saint-Louis, qui accourent par pelotons. Bien mieux, c'est le ralliement [de l'Europe, de l'Amérique, de l'Afrique et de l'Asie... « Nous vîmes des étrangers descendre de leurs voitures, encore tout couverts de poussière et de sueur, et venir rendre hommage au Palais-Royal avant d'avoir choisi un hôtel où se gîter*. » Voici, en deux traits^ une esquisse bouffonne, de celles que croquait si bien Debucourt, mais, à l'avantage de Mercier, la pauvre cervelle, non moins que le minois ridicule, a posé ici pour le satirique. « Un élégant, dont les oreilles et les pieds offraient à la vue des boucles extraordinaires, nous aborda; il avait un de ces chapeaux en forme de cloche qui n'ont jamais bien coiffé personne, un de ces gilets où les poches touchent presque au menton. Il nous fit quelques calembours qui sont toujours pitoyables quand ils vont jusqu'à deux ; il nous répéta quelques bons mots qu'il fête toujours avec octave ; il disait à chaque phrase : ma parole