‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 357 sur 521 · XII · texte numérisé non relu

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54fi SÉBASTIEN MERCIER

tomes s et le xvtip siècle ne saurait périr en un jour : contre les barbares qui le menacent, ils sont encore, hommes et femmes de tout âge, bien des générations subsistantes qui en ont été l'honneur et en gardent l'esprit. Mercier les a vus, pratiqués, peints d'après nature. Pour nous rendre du moins ce que fut cette société finissante, quel agrément infini elle sut répandre dans les relations humaines, à quelle perfection elle poussa l'art de la conversation, quel secret de civilité exquise elle emporta dans le tombeau, il fait bon consulter le Tableau de Paris, recueillir les témoignages multiples que Mercier y a déposés et qui montrent, parmi la clairvoyance des critiques et la franchise des réserves, combien, en somme, il avait le cœur pris et digne de l'être. Certes, le renom de la sociabilité française, en ce temps unique, est bien loin de s'être perdu pour nous. Nous sommes édifiés abondamment, et peut-être, au contraire, y auraitil danger que nous nous en fissions trop accroire sur la foi d'exemples parfaits. Car, tout le siècle n'a pas tenu chez M™^ du Deffand ni chez le baron d'Holbach, à la Chevrette ni à Chanteloup. L'art de vivre avec les autres n'a pas été le partage d'une élite, d'où il suit qu'il n'a pas été exempt de minuties ni de servitudes, de banalité ni de verbiage. Il y a des usages fastidieux et des obligations irritantes, de l'afTectation dans la tenue et du creux dans les cervelles, des fats et des minaudières. A considérer « la vie ambulante et oisive » de tel homme du monde qui, dans le même jour, « s'arrête à vingt portes pour s'y faire écrire », paraît un quart d'heure dans une demi-douzaine de maisons « où chaque nouvel arrivant raconte la même histoire », et « croit sérieusement pouvoir cultiver la connaissance de cent soixante à quatre-vingts personnes », on conçoit parfaitement qu'il prenne envie à Mercier de grincer des dents et que, soupirant sur le temps perdu, il s'écrie : « Combien d'amitiés, combien de liaisons inutiles! Il est un temps dans la vie, où un homme raisonnable devrait savoir à quoi se fixer, éprouver ceux qu'il fréquente et se débarrasser ainsi de mille soins que tous ces amis de noms usurpent aux véritables*. »

1. Remarquons que c'est dans les derniers volumes du Tableau, publiés en 1788, qu'il est signalé.

2. V, 224. 225 ; iv, 45. Voici un autre témoignage : « 11 n'y a guère

Celle banalité croissante des coutumes mondaines est déjà un présage menaçant et qui annonce réparpillement, PéniieLlcmont général dont nous sommes témoins. On se prête sans choix à des réunions sans objet, on prodigue au premier venu les démonstrations d'attachement. Tel salon ressemble à un café. Loin de prévenir l'afduence excessive, on la provoque, on tient à honneur de la grossir^ on accueille indistinctement des gens que rien ne semblerait devoir rapprocher. L'entretien s'en ressent, manque d'intérêt et de sincérité. On prend si peu de garde au choix de ses invités q'u'on a mis en crédit Tétrange abus des lettres de recommandation. Tout cède à la gloriole de rassembler chez soi le plus d'inconnus possible. Aussi l'indiflerence sur la valeur des recommandations détruit-elle le scrupule d'en accorder. « On a la témérité de parler du caractère d'un homme qu'on n'a point étudié et qu'on offre sur le rapport d'autrui. On ne se permettrait point cette légèreté s'il s'agissait d'un cheval. » Quel plaisir, quel profit attendre d'une cohue formée de façon aussi hasardeuse? Quel échange d'idées et quelle émulation à se mettre soi-même en frais? Ainsi les groupes se morcellent et se divisent; plus d'unité dans l'empire du goût et de la mode; les compagnies sont diverses, sans contact mutuel et prétendent toutes au titre exclusif de bonne compagnie *.

D'autre part, peut-être n'y a-t-il pas moins à dire sur telle maison où l'on n'entre pas comme au moulin et dont les familiers, pour être plus rompus les uns aux autres, n'y gagnent cependant pas grand'chose en agrément. Et, par exemple, ce n'est point une si rare merveille, ni qu'il faille aller chercher jusqu'en plein xviii» siècle, que de faire rencontre en un salon d'un comte misanthrope qui fronde le temps présent et boude le pouvoir, d'une demoiselle qui « croit avoir de l'esprit parce qu'elle a de l'imagination )^, d'un académicien qui voudrait qu'on ne fît plus de livres

que les étrangers qui aillent au Jardin du Roi, à la Bibliothèque, à la galerie des tableaux, aux Champs-Elysées. Les gens domiciliés à Paris ont tant de devoirs à remplir, tant de visites à faire, tant de dîners à accepter, tant de sollicitations promises, tant de rendez-vous inutiles mais sacrés, tant de femmes à consoler, tant d'hommes à placer, tant de billets à écrire, que le lendemain est arrivé avant d'avoir entamé les affaires de la veille. « Petit Tableau de Paris, 1783, p. 31. i. vm, 277-279; i, 294; x, 193.

parce qu'il n'en lit aucun, « d'une veuve de président » attaquée de la manie du bon ton, « qui met un tel apprêt dans ses discours qu'on réfléchit pour savoir ce qu'elle a voulu dire », d'un homme de cinquante ans « qui a successivement les maladies dont il lit les descriptions », et d'une jeune femme à l'air tendre qui ne peut se faire à « la dureté que les hommes mettent dans leurs propos », et qui attend impatiemment qu'on parle d'amour». Et si, parmi nous, les officiers de marine évitent aujourd'hui de « tenir école publique de pilotage », il est douteux en revanche que nous ayons rien à envier de la beauté des réflexions qui s'échangeaient sur les mérites respectifs des deux musiques : celle de Gluck et celle de Piccinni".

Mercier n'est donc point — nous le soupçonnions déjà — un juge trop prévenu des salons du temps. Comme, à ce propos, il rentre dans son emploi de censeur des mœurs, il n'y apporte pas l'humeur complaisante de passant doucement diverti que nous lui avons vue devant les spectacles de la rue. Ce n'est plus le lieu : la comédie qu'on lui donne et ceux qui la jouent lui portent sur les nerfs, il le fait bien sentir. Témoin le jour où il trace, lui aussi, de « ceux qui se sont donné la peine de naître » ce portrait dont la ressemblance, en vérité, — assez de témoignages en font foi — , aurait pu être récusée par plus d'un, à cette époque de culture si polie et d'aménité si courtoise : « Il n'y a point d'ivresse comparable à la vanité d'un jeune seigneur français s'il n'est point assez heureux pour avoir des amis qui répriment ses fougues et ses extravagances; il se persuade aisément que tous les hommes sont au-dessous de lui, nés pour l'admirer ou pour lui rendre hommage. 11 a des idées si extraordinaires qu'on ne peut croire à ce que l'on entend... Les grands seigneurs cachent beaucoup mieux que d'autres leur médiocrité et leur insuffisance, voilà leur avantage '. »

Du grand au petit, du courtisan à ses imitateurs, toutes les variétés de petits-maîtres sont drapées de la belle façon. En voici le plus récent échantillon : « L'élégant n'exhale point l'ambre, son corps ne paraît pas dans un instant sous je ne

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