‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 358 sur 521 · IX · texte numérisé non relu

IX

sais combien d'attitudes; son esprit ne s'évapore point dans les compliments à perte d'haleine; sa fatuité est calme, tranquille, étudiée; il sourit au lieu de répondre ; il ne se contemple point dans un miroir, il a les yeux incessamment fixés sur lui-même comme pour faire admirer les proportions de sa taille et la précision de son habillement... Il parle de la retraite où il vit, de la chimie qu'il étudie, de l'ennui où il est du grand monde. Il laisse parler les autres; la dérision imperceptible réside sur ses lèvres; il a l'air de rêver et il vous écoute; il ne sort pas brusquement, il s'évade : il vous quitte et vous écrit un quart d'heure après pour jouer l'homme distrait. » Ce taciturne personnage donne le ton aux femmes de son cercle. « Elles parlent avec une simplicité afFectée et n'expriment plus sur aucune chose ni leur admiration, ni leurs transports; les événements les plus tragiques ne leur arrachent qu'une légère exclamation », ou bien encore, elles se taisent tout à fait, au grand dépit de leur interlocuteur'.

Par comparaison néanmoins. Mercier est tenté de rendre justice aux silencieux. A la rencontre d'un autre homme à la mode, il n'y tient pas et s'écrie : « Je regrette le temps où les gens du bel air ne savaient pas lire. Aujourd'hui ils parlent de tout. » Celui-là vous représente un autre genre de fat; il croit puiser sa fatuité à la Cour et se trompe, car elle n'y règne pas; « il affiche un grand fonds de mépris pour tous les hommes et serait infiniment caustique s'il avait le talent de l'être... Du clinquant, des grâces^ une nuance d'esprit sur un grand fonds d'arrogance, telle est l'essence du fat de nos jours. Il parait dans telle société infiniment aimable, et dans telle autre infiniment sot. 11 parle de V extrêmement bonne compagnie avec un sérieux, un flegme remarquable. Il se peint tout en laid, excepté son propre individu ^ »

L'un et l'autre tiennent de Narcisse, il en ont la vanité contemplative. Mercier nous réserve une troisième esquisse qui prouve combien il savait y regarder de près. Ce personnage ne professe point un dédain aussi universel que les deux premiers; il en excepte du moins les petites choses. Il se qualifie lui-même d'homme décidément superficiel et « se

Page 1