‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 367 sur 521 · VIII · texte numérisé non relu

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a de gens qui se mêlent d'une chose, plus il y en a qui la font mal et plus il y en a qui la font bien? Et, selon toute apparence, cette proposition est aussi vraie du mérite moral que du mérite technique. « Imaginez, dit le même Diderot, qu'une nation fût tout à coup saisie d'un goût général pour la musique, il est sûr qu'on n'y aurait jamais tant fait de mauvais airs, tant chanté faux, tant mal joué des instruments, mais en revanche tous ceux qui auraient eu du talent, soit pour la composition, soit pour l'exécution, ayant été à portée de le montrer, jamais on n'aurait si bien joué des instruments, jamais si bien chanté, jamais fait autant et de si beaux airs *. » Le goût de la musique n'est point à l'ordinaire dans une relation étroite avec notre régime de conscience, mais, pour autant qu'il y entre et à le considérer dans les âmes où il règne le plus, c'est de ces âmes aussi qu'il partagera la fortune, propre, selon le cas, à nourrir des langueurs malsaines ou à déterminer les plus fiers enthousiasmes, sans qu'on puisse, à raison des mauvais offices dont il est susceptible, révoquer en doute la va, leur des hautes extases qu'il procure. A plus forte raison, l'art de vivre en commerce avec nos pareils , qui est tout autrement inséparable de nos qualités mauvaises ou bonnes, ne saurait-il, par le vice des unes, perdre le mérite qu'il reçoit des autres, la puissance de les mettre dans leur meilleur jour, d'en tirer l'usage le plus efficace, d'en communiquer mutuellement le charme et le bienfait. Parlant de la société où il vécut, puisque Mercier trouve — à bon droit, d'ailleurs — des ombres au tableau et puisque, loin de les dissimuler, c'est à les noircir plutôt qu'il serait enclin, voyons pourtant si les parties lumineuses n'y gagneraient pas en éclat.

Des témoignages accumulés plus haut s'il résulte d'abord , et pour reprendre les choses de loin, que la vie de société au xvni^ siècle n'est pas le partage d'une élite, qu'est-ce à dire, sinon, c'est Mercier qui l'atteste, que la civilité « est répandue dans presque toutes les classes'? » Certains

1. Ledreu à M^le Volland. Œuvres complètes (Ed»" Assézat et Tourneux), xviii, 496.

2. T. de P., I, 287. Voici le témoignage d'un étranger : « La politesse et l'honnêteté ont percé dans tous les rangs et, quoiqu'elles ne soient pas exactement 1rs mêmes, on les retrouve cependant chez le der-

petits indices le marquent bien. Même dans la moyenne bourgeoisie, les sots usages de ce que nos aïeux appelaient l'honuôteté sont abolis. On ne provoque plus le compliment par une lourde et feinte critique de ce qu'on offre. « On ne vous fait plus mille excuses de vous avoir donné un si mauvais repas; on ne vous presse plus de boire; on ne tourmente plus ses convives pour leur prouver qu'on sait rececevoir son monde. « Les jeunes filles ne sont plus les automates empesés et silencieux de jadis. Elles « jouissent d'une liberté décente, regardent autour d'elles, parlent un peu moins que leurs mères et d'un ton plus bas et sourient seulement, au lieu de rire; elles n'ont que la crainte qui sied à leur âge. » Bref la politesse a perdu ce qu'elle avait de mécanique et d'appris par cœur. « Elle suit, non des règles absurdes, mais ce que lui dicte une bienveillance raisonnée ^ »

En d'autres termes, elle a cessé d'être une leçon pour devenir presque une vertu. Le mot n'est pas trop fort, si l'on prend la peine de considérer la raison d'être et les effets de la civilité ainsi conçue. Mercier a là-dessus des vues d'une exquise justesse : sans lui rendre la conscience facile, la pratique du monde a, dès longtemps, fait justice de cet esprit de rusticité vertueuse qui, dans VAn 2440, trahissait surtout une inexpérience juvénile. Entendez ici comme il parle d'or : « La société à Paris a ses lois particulières, indépendantes de toute autre et qui contribuent à l'agrément de tous ceux qui la composent. La sagesse et la vertu sont respectables, mais elles ne suffisent pas toujours pour anéantir certains défauts destructeurs de la noble et décente familiarité qui doit régner entre les honnêtes gens. Quelquefois on pousse son avis trop loin, et d'autant plus à tort que l'on a raison. Quoiqu'on ait droit de dédaigner, on dédaigne avec trop d'appareil. On veut subjuguer l'opinion de

nier ouvrier aussi bien que chez les grands. C'est un trait caractéristique du génie de la nation française beaucoup plus marqué que la frivolité, l'étourderie et l'inconstance dont on a taxé dans tous les temps les habitants de ce pays. Ce phénomène paraît réellement singulier et on ne voit point que la politesse, particulière partout ailleurs aux gens d'un certain rang, se soit communiquée, comme ici, à ceux de tous les états. » John Moore, Lettres d'un voyageur anglais.) 1781, i, 24. 1. T. de P., IV, 108-110.

son voisin, parce qu'on est rempli de son idée, et, comme l'homme vertueux néglige ces petits devoirs, d'autant plus que sa conscience ne lui en fait aucun reproche et qu'il fonde sa conduite sur les grands principes qui dirigent sa vie, il est bon d'instituer ces règles fines et fixes qui, comme des entraves salutaires, arrêtent le bond trop impétueux de la vanité et de l'orgueil même légitime. Ainsi, l'air, le ton, le geste, l'accent, le regard sont asservis à des usages que l'on doit respecter, et ces formalités reçues enrichissent le plaisir d'être ensemble, loin de le détruire \ » « Sans elles, ajoute-t-il encore, le terrible amour-propre darderait perpétuellement ses flèches : quoiqu'elles soient émoussées, voyez cet amour-propre contraint, comme il s'échappe encore ; on l'aperçoit^, mais parce qu'il est calme et qu'il ne

blesse pas, l'amour-propre voisin s'en accommode Des

gens qui ne se touchent qu'un instant ont droit d'exiger que ce commerce passager soit agréable. » A mettre les choses au pis, « l'apparence des vertus sociales a consolé un instant de leur peu de réalité 2. » Quand la politesse n'aurait point d'autre avantage, elle serait déjà un bien assez précieux.

Mais pour en juger pleinement, il n'est que de l'envisager dans les sociétés choisies où elle fait paraître toute sa fleur. « Les ridicules y sont adoucis et les préjugés, quoique subsistants, semblent se dissiper pour tout le temps que l'on est ensemble. » Une honnêteté mutuelle, ménageant les prétentions opposées, maintient, malgré les inégalités sociales, l'harmonie entre hommes de différentes classes. « C'est là que la société est par excellence un véritable concerta » Et c'est à cette rare culture de la civilité que Paris doit d'être réellement la nouvelle Athènes. Ne croyez pas que ce « concert » se compose de frivolités. « L'esprit naturel ne suffirait plus aujourd'hui,... il faut être instruit et traiter souvent de grands objets sur le ton de l'agrément et de la

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