‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 371 sur 521 · XI · texte numérisé non relu

XI

3. Diderot, Lettres à MUe Yolland (Edo° Assézat et Tourneux), xviii,

Voilà de quoi ne s'avisent pas assez ceux qui n'y regardent qu'à demi : ce siècle a une réputation d'esprit qui a fait tort à ses qualités sérieuses et profondes; parce qu'il a pris un plaisir extrême à babiller, on l'a cru sans réflexion, et le bruit des cervelles en fête a fait croire que les cœurs se taisaient. Mais, au contraire, pour mettre à tout son prix, qui est infini, l'exquise sociabilité de ces jours anciens, c'est dans le commerce journalier qu'il la faut interroger et considérer tout ce qu'elle y a porté de délicat et de tendre. Qu'on se représente — les témoignages sont là et surabondent — ce que furent pour leurs amis une M^e ^q Hq. chefort ou une M™** d'Egmont ou une M'i^ Quinault, un Nivernais ou un prince de Ligne ou un Croismare, quels échanges de confiance souriante^ de prévenance attentive et de chaude cordialité honorèrent à jamais le nom d'amitié sous le toit d'un maréchal de Beauvau, dans la paisible retraite d'une M™^ Helvétius, autour d'une M^^Dupin, d'une M^e Filleul, d'un d'Argental ou d'un Malesherbes. Pour un Rohan brutal qui fît affront à Voltaire, combien de familles dont il partagea le foyer pendant sa nomade jeunesse ! et la gloire de son nom ne garantit-elle point à jamais de l'oubli ceux d'une marquise de Mimeure et d'une présidente de Bernières, du château de Sully et du château de Maisons? Je prends à dessein mes exemples à toutes les dates du siècle et à tous les étages de la société, ï'aut-il rappeler les Suard et l'aimable abbé Arnaud, l'adorable duchesse de Choiseul et ce trésor de dévouement, cet antiquaire au cœur de bon chien de garde, l'abbé Barthélémy, dont unBallanche lui-même ne devait point surpasser la ferveur? Et l'heureux ménage de Morellet avec les Marmontel ? Et la fraternelle accointance de Boucher et de Bitaubé? Et cette maternité active de M*"*^ Geoffrin toujours en éveil sur une progéniture spirituelle qui ne laissait point que d'être turbulente? Et les longues causeries de M""' Necker avec Thomas, ces deux timides de tant de foi, elle d'écorce raideet de zèle laborieux, lui, taciturne, de petite santé, fuyant le monde, mais se comprenant si bien l'un l'autre et s'épanchant si volontiers cœur à cœur? Non certes, la civilité n'est pas le faux semblant de l'abandon, le masque de la sécheresse. Dans leur grâce inimitable, les lettres que nous avons de cette époque, celles des femmes

surtout^ portent témoignage du fond autant que de la forme. Sans doute, ces billets du matin, si lestement écrits à l'heure de la toilette, d'un tour si heureux et d'une si pimpante allure', ne partent pas tous d'âmes sublimes, et ce serait se donner un ridicule gratuit que d'en exagérer l'importance. Mais on ne serait point en peine, parmi ces petites merveilles, d'en trouver qui, dans leur concision, en disent plus long que tout un panégyrique et que V Essai même de Thomas sur les rares beautés morales de celles à qui nous les devons; et si les autres écrivent de leur style, n'est-ce pas tout profit?

Vraiment, de l'âme ou de la grâce extérieure d'une société on ne saurait décider laquelle reçoit plus d'éloges, de lignes comme celles-ci qui les proclament inséparables. Mercier parle de l'amitié des femmes en termes o\x l'inexpérience n'a rien à voir : « C'est à Paris qu'un homme sensé doit chercher une amie dans une femme ; c'est là qu'on en trouve un grand nombre qui, accoutumées de bonne heure à réfléchir, plus libres, plus éclairées qu'ailleurs, se mettent au-dessus des préjugés et ont l'âme forte d'un homme avec la sensibilité de leur sexe... Une femme à trente ans devient une excellente amie, s'attache à tel homme qu'elle estime^ lui rend mille services, lui donne et en obtient toute sa confiance ; elle chérit la gloire de son ami, la défend, ménage ses faiblesses, remarque tout et lui fait part de ce qu'elle apprend, le sert efficacement dans les grandes occasions, n'épargne ni ses soins, ni ses pas, et le malheureux disgracié de la fortune et des grands retrouve tout ce qu'il a perdu dans l'amitié d'une femme". »

Au surplus et pour achever de m'expliquer sur les solides et saines vertus qui fleurirent à l'abri de sémillants dehors, je ne saurais non plus les croire sérieusement atteintes par un argument assez fort en apparence, celui qu'on tire de l'atténuation des passions amoureuses. Mercier est fort catégo-

1. « Les femmes à Paris ont l'imaginatioQ plus souple et plus vive que les hommes. Elles ont le talent de narrer mieux qu'eux... On peut dire qu'elles écrivent leurs lettres par instinct, et j'ai toujours admiré le tour heureux de leur élocution, sans pouvoir comprendre ni saisir leur secret. Les billets du matin s'écrivent à la toilette; ils ont une expression locale, ils sont plus aisés que ceux du soir. » T. de P., vf, 1.30.

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