et suiv. ; ix, 288, 289, t
SA VIK, SON OKrVRK, SON TEMl'S 571
pour rejeter bien loin un pareil soupçon quand ce ne serait pas assez de répéter les exemples énumérés plus haut et qui attestent, au moins, tout ce que la pratique des plus parfaites amitiés dut à la civilisation de ce siècle, il n'y aurait qu'à choisir entre tant de liaisons devenues fameuses et recevables ici — toute morale à part — à déposer en faveur de la faculté d'aimer. Est-ce galanterie froide que respirent les lettres d'une M'"e de Sabran? Ou fantaisie capricieuse que dénote l'inaltérable constance d'une ]\]ine d'Houdctot? Ou stérilité de cœur qui ressort des déceptions douloureuses et de la tendresse patiente d'une M'ne d'Epinay? Je me garde bien d'invoquer l'autorité de M''*" de Lespinasse qui représente précisément le genre d'amour que Mercier regrette et dont le cas est, en effet, fort rare en ce temps. Mais cette rareté, avant de chercher s'il en faut demander compte au siècle, peut-être serait-il à propos d'observer que, par là, il fut, après tout, assez pareil aux autres. L'amour à l'état de manie, d'obsession, de vertige, c'est là ce qui ne s'est jamais montré que sous figure d'exception. Il y aurait quelque naïveté à prendre le change sur la foi du verbiage éciiautfé des héros de roman auxquels Mercier recourt : affaire de style, jargon à la mode, tout comme le badinage du xviii^ siècle dont on lire, avec la même imprudence, des inductions contraires et non moins suspectes. Pour le plus grand nombre des hommes, en tout temps, il y a eu dans la vie d'autres affaires que d'aimer, et fort peu d'entre eux en sont tombés en frénésie. Au reste, quand il serait vrai que le xviii° siècle eût, en effet, trouvé le secret de rendre plus rare le mal d'amour, ce ne serait pas le moindre bienfait dont il le fallût louer. Car il n'en coûtait rien — comme j'ai essayé de le montrer — à l'exercice normal des facultés du cœur, aux usages doux du commerce humain. Et pour la fièvre chaude d'une Religieuse 'portugaise ou d'une Lespinasse, c'est, sans aucun doute, à notre compassion la plus pitoyable qu'elle a seulement des titres. Mais de leur en faire un mérite et une gloire, mais de les proposer en exemple, de leur envier le tléaude leur vie et de gémir sur le peu de succès de la contagion, c'est un lieu commun dont, en vérité, on a envie d'admirer le crédit. Il n'en avait guère alors, et Mercier, au premier rang des hommes sensibles et des imaginatifs, fut précisé-
ment un de ceux qui s'attachèrent à lui donner l'autorité, si difficile à détruire, d'un préjugé littéraire. On sait, depuis, ce qu'il s'est dépensé d'éloquence à la louange du plus fortuit, du plus tyrannique et du plus pernicieux de nos maux.
C'est sur la foi de ce préjugé que le xviii* siècle a été convaincu de manquer de cœur parce qu'on n'y aimait généralement pas comme dans la Nouvelle-Héloïse, et cette prétendue sécheresse^, on Fa mise sur le compte de la vie de société, au mépris des bienfaits réels qu'il lui a dus. Il en est de l'aptitude à aimer comme de la vertu, qu'on lui a pareillement contestée, parce que la vertu de ce temps n'était pédante que dans les livres dont la réelle ne parlait point le langage. Dès lors, et grâce à l'appoint de bons scandales bien authentiques, voilà un arrêt tout porté contre la vie artificielle, les salons, le mensonge des conventions mondaines, et l'impudeur, et la perte de l'esprit de famille, et la dégradation des sentiments les plus respectables, que sais-je encore? Mais ne saurait-on remarquer sans paradoxe qu'en aucun temps l'inconduite n'a laissé les médisants manquer de pâture, que l'esprit d'observation, par une infirmité de notre espèce, conduit plus communément à critiquer qu'à louer, qu'au temps de l'âge d'or luimême, la chronique n'eût réussi à exister qu'en se faisant satirique au défaut de scandaleuse, et que, pourtant, au xvirr siècle, comme de nos jours aussi, le plus grand nombre fut composé des gens dont on ne dit rien parce qu'on n'a rien à en dire? Encore, et malgré le tort que lui fait sa discrétion naturelle, malgré son désavantage à le disputer de renom au vice, la vertu au xxnV siècle n'est-elle pas à ce point étoufi"ée sous le boisseau qu'il ne nous en parvienne assez de rayons pour faire bien augurer de tant d'autres qu'on ne voit pas. Dans le monde le plus exposé aux tentations comme aux regards, dans celui des Noailles, par exemple, ou des La Fayette, des Beauvau, ou des Nivernois, ou des Maurepas, faut-il vraiment trop de complaisance pour constater que l'amour conjugal ne se ressentait de la défaveur d'aucun préjugé? Et ce bailli de Mirabeau, l'honneur et la consolation de sa race, et cette marquise de Créqui, si droite et si fière, en butte, dans sa vie irréprochable, aux plus amères épreuves et réfugiée dans sa ten-
dresse filiale pour le vieux bailli de Froulay, son oncle; et ce jeune comte de Gisors, pourvu de tant de richesses morales dont une mort prématurée fît tort à tous les siens, et ce mutuel attachement des deux princes de Ligue, le père passant le fils en jeunesse, mais si unis de cœur qu'ils se le pardonnaient, ne sont-ce point là, et pris entre tant d'autres, des exemples qui marquent assez que parents et enfants, aines et cadets, oncles et neveux ou beaux-pères et gendres n'avaient rien à envier à personne en fait de dévouement fidèle, de chaleur de cœur et d'entente étroite? Si le siècle yapassé, nous ne le reconnaissonsqu'au parfum.
Il fait bon citer ici le témoignage d'une femme accomplie, bien placée par ses origines les plus proches pour parler pertinemment d'un siècle dont nul plus qu'elle ne fut une digne héritière et dont nul ne.'garda plus intacte la fleur. « Mon Dieu, s'écrie-t-elle, qu'on est injuste pour ce tempslà! Que la société distinguée était généreuse, élevée, délicate I Que de dévouement dans l'amitié ! Que de solidité dans tous les liens! Que de respect pour la foi jurée dans les rapports les moins moraux M » Et ce dernier trait, quoiqu'on en pense, n'est pas plus à négliger que les autres. On n'en est pas moins sujet à faillir pour avoir des sentiments de goujat, et c'est quelque chose enfin que de pécher en honnêtes gens.
Il y a donc beaucoup à dire en faveur des mœurs du siècle, même dans les rangs ou la mollesse, le loisir et l'exemple déterminent le plus de chutes'. Et ces mœurs, c'est quelque chose de trouver à les défendre à l'endroit même où elles offrent le plus de prise. Mais, après tout, il ne s'agit encore ici que de l'exception, du petit nombre. Combien plus victorieux encore l'argument qu'on tire de la solidité morale reconnue de classes tout autrement nombreuses et qui contraignent la critique au silence ! « Le second ordre de la bourgeoisie a des mœurs, et des mœurs plus pures peutêtre que dans tout autre lieu du monde'. » Quelle image les
1. Vie de la Princesse de Poix, par la vicomtesse de Noailles. Cité par Sainte-Beuve, Causeries du lundi, xi, 487.
2. << Ceux qui publient qu'il n'y a dans la capitale que des femmes sans pudeur, que des hommes sans foi, c'est qu'ils n'ont vu que la mauvaise compagnie! » Paris en miniature, pp. 65, 66.