‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 38 sur 521 · T. de P., xii · texte numérisé non relu

T. de P., xii

2. Bie?i Informé, 5 nivôse an VIII. Mercier ajoute que, le trouvant un jour assez malade, Maury s'empressa fort pour le réconcilier avec l'Église.

et les supplia toutefois de le vouloir bien tolérer auprès d'eux dont il ne se pouvait plus passer. Ceux-ci l'embrassèrent aussitôt en l'assurant qu'il était toujours aussi spirituel que bon'. « Une légère teinte de causticité perçait dans ses discours, mais elle ne frappait que les pédants littéraires et les ennemis du bien public. » Voilà qui devait les mettre d'accord, mais surtout Mercier fut ravi de lui trouver les mêmes principes littéraires qu'il professait luimême : (' Un jour il me dit en confidence qu'il n'avait pas encore achevé la lecture des tragédies de son père, mais que cela viendrait. Il regardait la tragédie française comme la farce la plus complète qu'ait pu inventer l'esprit bumain'. » Bref, Mercier prit singulièrement en goût cet homme « taillé comme un peuplier, haut, long, mince », et si affable envers tous les jeunes écrivains avec lesquels sa charge de censeur le mettait en rapport. N'est-ce point encore un joli trait de ce temps que cette absence de morgue, cette familiarité qui rapprochait un homme de lettres aussi fameux de ses plus modestes congénères! Il tenait tête, fourchette en main, à Mercier lui-même qui a gardé un souvenir respectueux de ses exploits.

Crébillon fils et Mercier, après ce que j'ai dit de la foi morale du dernier, cette rencontre ne faisait pas prévoir tant de sympathie. Il faut s'entendre: l'homme immoral, l'ennemi, pour Mercier, c'est celui qui s'en prend aux préceptes de la morale, qui les tourne en dérision et menace, si on l'écoute, d'en diminuer le crédit. Là est le vrai péché, le péché contre l'esprit. Mais dans les Égarements du cœur et de l'esprit^ y a-t-il intention de mal faire ? Mon Dieu ! non. Le xviii» siècle ne s'en souciait pas et suivait sa pente. A prendre les choses au fond, la morale de la sensibilité ne conduisait-elle pas du reste les plus droits de ses adhérents à bien des complaisances pour les vœux de la chair, puisqu'elle confondait la double notion de vertu et de félicité dans le transport de l'amour? Là où Crébillon badinait, elle déclamait. Ce n'est guère qu'un air nouveau sur la vieille chanson. Et puisque son grand ami ne trouvait pas mauvais qu'on changeât ainsi sa musique, qu'il ne se permettait à

\. T. de P., Il, 175 2. Ibid., X, 42, 43.

l'endroit des novateurs ni sarcasme, ni épigramme, Mercier se sentait à l'aise pour louer en lui « l'auleur qui a vu le plus finement dans le caractère et dans le cœur des femmes et qui leur a appris souvent à se connaître elles-mêmes* », Au reste une bienveillante facilité d'humeur et le goût commun des choses de l'esprit suppléent à bien d'autres affinités; Mercier goûtait le commerce de Crébillon fils, comme la lecture de Montaigne' où pourtant il ne s'avisait guère de chercher du renfort à ses vaillantes énergies.

Sur ce dernier article, il n'était pas en peine de trouver son affaire. En ce troisième tiers du xviii'= siècle, l'enthousiasme n'était point une denrée rare. Diderot en tenait une fontaine toujours jaillissante et Mercier s'y abreuvait avec délices. Il garda le plus vif souvenir de cette parole impétueuse qui s'épanchait en toute occasion et sur tout sujet, sans s'appauvrir ni se ralentir jamais. Aucun écrivain, dans le temps et le pays des prodigues, ne fut plus prodigue que Diderot, ne dépensa davantage, au petit bonheur de la conversation, un fonds plus opulent de pensées dont ses ouvrages, tout nombreux qu'ils sont, n'ontrecueilli que les débris. <( 11 ne se vantait pas de savoir faire un livre, mais bien d'écrire des pages ; il disait : « Il n'y a que des pages dans les livres; tel n'a que tant de pages ». Dans les livres les plus inconnus, il en trouvait d'admirables. « J'ai fait une page qu'il faut que je vous lise », et il vous lisait sa page sans savoir où il la placerait, il l'oubliait ou il la donnait au premier venu' ».

A ce propos, on aime à trouver chez Mercier une explication qui réduit à sa juste valeur certaine boutade ignoble dont le souvenir est resté trop tenacement attaché à la mémoire de Diderot, ses admirateurs les moins honorables lui ayant rendu le mauvais service de l'arracher à l'oubli.

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