VI
3. I, 195. Notre police excitait l'admiration des étrangers. Elle « fait des miracles dans ce pays, dit le Napolitain Malaspina, si, comme on me l'a assuré, elle arrive à connaître la qualité et les moyens d'existence de tous les individus d'une aussi immense ville, à surveiller les allures des gens de conduite suspecte, à prévenir leurs délits et à les surprendre sur le fait sans qu'ils puissent fuir ou se cacher. J'ai une extrême estime pour ce célèbre tribunal, le modèle de tous ceux qui se sont établis, de notre temps, dans les autres villes d'Europe. » Gaston Paris, Paris en I78G cVaprès im voyageur italien. Joiirn. des Déhals du 2.S août 1891,
doute à déplorer qu'un seul homme dispose de la liberté d'un si grand nombre de ses semblables, et il vaudrait mieux que chacun de ces actes d'autorité fût soumis à l'examen d'un tribunal particulier qui empêcherait les erreurs ou les excès de zèle. « Mais tous les enlèvements ne sont pas également injustes, il est une multitude de délits secrets et dangereux qu'Userait impossible au cours ordinaire
des lois de connaître, d'arrêter et de punir Le criminel
audacieux ou subtil triompherait dans le dédale tortueux de nos lois civiles. Les lois de police, plus directes, le surveillent, le pressent et Tenvironnent de plus près. L'abus est à côté du bienfait, j'en conviens, mais beaucoup de violences particulières et de délits bas et honteux » se trouvent ainsi atteints et réprimés avec la rapidité et la discrétion désirables. En politique, de même, « quand le ministre n'est ni séduit, ni trompé, qu'il n'obéit pas à des passions particulières, à une prévention aveugle, à une sévérité déplacée, il a pour but souvent d'éloigner un perturbateur, un citoyen turbulent, et la police, telle que la machine est montée, ne saurait marcher aujourd'hui sans cette force active, prompte et réprimante'. »
Elle a bien aussi son utilité dans le privé. Grâce à l'emploi de rigueurs secrètes et expéditives, nombre de familles ont été préservées de la honte encourue par un de leurs membres, et les coupables eux-mêmes se sont vu réserver une faculté d'amendement, des chances d'oubli dont la justice, en se mêlant de leurs affaires, les aurait à tout jamais privés. Il est bien facile de déclamer contre les lettres de cachet. « Mais tel qui... les appelle abusives, tortionnaires,' lorsque son neveu a commis un délit qui va le livrer à la justice et l'exposer à la rigueur des lois, abandonne tout à coup ses propres principes. Que fait l'oncle? Il va se jeter tout éperdu aux pieds du ministre, il implore un ordre pour dérober son neveu à la mort, à l'infamie. Heureux d'obtenir cette lettre qui sauvera sa famille du déshonneur!... Le libertin est enfermé ou exilé et ne passe point par la main du bourreau. Ainsi la police arrache aux tribunaux des coupables qui mériteraient d'être punis, mais comme ces jeunes gens sont soustraits à la société, qu'ils n'y rentrent
que quand leurs fautes soûl expiées et qu'ils sont con-igés, la société n'a point à se plaindre de cette indulgence*. »
L'objection, on la sent bien, et Mercier ne l'esquive pas. Que ne prend-on autant de souci de sauver le châtiment mérité, de procurer la réparation morale aux petites gens, sans crédit et sans protection? Il est le premier à s'affliger du choix et de la faveur, mais, dans la mesure insuffisante où elle s'applique, la sollicitude préventive de l'autorité n'en répond pas moins à une des conceptions préférées de notre philosophe, celle d'un gouvernement paternel et attentif à la conversion des pécheurs. « Toutes les lettres de cachet, conclut-il, ne sont donc pas injustes; il en est de nécessaires, même d'inévitables. Si le bien qu'elles ont produit était mis au grand jour, on jugerait de leur importante utilité dans certaines circonstances^ »
Sur ce point particulier des lettres de cachet, si l'on voulait engager le débat à fond, il y aurait apparemment bien à dire. Et par exemple l'argument du marquis de Mirabeau, réduit, quoique philosophe, à s'armer de l'autorité du roi contre son propre sang, n'a peut-être pas autant de poids que Mercier pense. Nous savons, il est vrai, maintenant, grâce à M. de Loménie, que jamais patience de chef de famille ne fut mise à si rude épreuve que celle de l'Ami des Hommes, et nous ne prendrions point parti contre lui aussi violemment que firent ses contemporains. Mais, tout en accordant que la tentation dut être forte, en efîet, de recourir aux moyens d'exception que l'usage mettait à sa portée, il resterait à examiner si l'emploi de ces moyens fut le plus favorable au bon renom de sa maison et au rétablissement de l'ordre dans son foyer; et il semble bien que l'événement le nie. Supposé qu'il n'y eût pas eu de lettres de cachet, on ne voit pas comment les choses eussent pu tourner plus mal. De même, en généralisant la question, toutes les manifestations quelconques du pouvoir
1. VII, 211, 218, 1, 191. Dans un autre endroit, à la vérité, il se montre de moins bonne composition : « Toute punition arbitraire est un crime envers la société, quand même cette punition serait juste. » X, 319. Aussi un régime parfait n'en souffrirait-il point de telle. Sur ce point, comme sur celui de la loterie, il ne concédait rien dans l'An 2440. Mais la réalité veut qu'on s'accommode à son infirme condition.