Qui dirait que ces deux phrases sont du même écrivain
Voici l'une : « Le mépris, dans une grande ville, est comme l'air infect qu'on y respire, on s'y fait. » B. de N., u, 17. « Tacite, fait, à ce propos, observer Meister, aurait-il voulu dire autrement? » Corr. litt., XIV, 7.
Et voici l'autre : « Où preudrai-je des couleurs pour peindre le cri?... » Nouveau Paris, vi, lUl.
SA VIE, SOiN ŒUVRE, SON TEMPS 623
de faits et de circonstances déjà rassemblés, tant et tant d'autres encore, en nombre inépuisable, mettaient au défi l'acharnement de l'observateur? quand il fallait les recueillir cepeudant, et que la ressemblance était à ce prix.? qu'il y fallait faire concourir les aspects les plus divers, les éléments les plus opposés, les contradictions et les contrastes? Et se pouvait-il enfin qu'un travail de la sorte ne portât point les traces, ne sentît point refï'ort haletant d'une improvisation incessamment renouvelée? A ce régime, il est vrai, ce n'est pas une œuvre d'art que l'on crée, et peutêtre aussi n'était-il pas donné à un Tableau de Paris de prendre, à proprement parler, la forme d'une œuvre d'art. Il n'en reste pas moins que, si ce livre — et pour les raisons que j'ai essayé d'en donner — , sollicite à tant d'égards notre plus vif intérêt, l'honneur d'y avoir réussi s'augmente singulièrement pour Mercier de celui d'avoir été seul à en tenter l'entreprise.
A la vérité, si l'on considère isolément les divers genres d'information que suppose un ouvrage de cette nature, on verra qu'en aucun d'eux pris à part, Mercier n'est un novateur. S'agit-il du physique de Paris, des pierres dont il est bâti, de ses édifices, de leur âge, de leur histoire et de leur caractère, voici bien des érudits déjà qui en ont fait leur affaire, les Sauvai et les Félibien, les Piganiol et les abbé Lebœuf, avec lesquels Mercier ne peut pas même entrer en comparaison, car il n'a de l'archéologue que le sentiment, il n'a pas essayé d'aller sur leurs brisées et, suivant un dessein tout différent, il s'est, dès le principe, exclu de leur domaine. S'agit-il de raisonner sur les hommes et les conditions, sur le cœur humain et sur la vie de société, en général, encore moins l'a-t-on attendu, et, dans une littérature surtout comme la nôtre, la plus riche de toutes peutêtre en moralistes, assez de noms fameux, sans sortir des bornes du xviii^ siècle, ou, pour mieux dire, ceux de tous les écrivains illustres de ce temps, l'emporteraient sur le sien, si, eux et lui, ils avaient tous couru la même carrière et si, leur entreprise étant plus générale, la sienne, plus particulière, ne le dérobait au danger d'une commune mesure. S'agit-il enfin de noter par le menu les traits de mœurs, les caprices de la mode, l'allure et le costume, le tour particulier des façons de vivre, de parler, de se com-
porter, en usage à telle année ou tel jour, ce n'est pas lui non plus qui a inventé cette sorte de curiosité. Elle existe si bien, et dès longtemps, qu'elle est une des origines essentielles, un des principes déterminants de la littérature du siècle, dont elle a engendré ou renouvelé une grande partie. C'est par elle et pour elle qu'ont vu le jour les petits vers et les contes de Voltaire, les romans de Crébillon fils, les chroniques, nouvelles à la main, correspondances supposées, satires, badinages et sottisiers de toute espèce, les feuilles légères et les brochures, tout ce qui suppléait alors et préparait la venue au journalisme, lequel n'est autre, à le considérer dans toute l'étendue de son office, que le pourvoyeur désormais autorisé, régulier, public et universel de la même curiosité.
A cet égard aussi, Mercier a donc de nombreux prédécesseurs, et, entre tant d'auteurs oubliés de productions éphémères par nature, il y en a sans doute de fort inégaux, mais tous ne sont point méprisables. On peut sans scrupule passer sous silence les Entretiens des ckeminres de Paris, de l'abbé Bordelon (1736), et même ne pas attacher une extrême importance à ces Bagatelles morales de l'abbé Coyer (1754), qui eurent pourtant un assez beau succès, vécurent plus qu'il n'était probable et furent maintes fois réimprimées', mais qui décidément méritent plutôt le nom de bagatelles que le titre de morales et ne sauraient, à raison d'un réel agrément de style, nous dissimuler la faiblesse d'une observation toute superficielle. Il est très permis aussi de tenir peu de compte des Spectacles nocturnes de J. B. M. Magny (1756), petit écrit de circonstance composé lors de la première vogue des boulevards, auquel Paul Lacroix faisait apparemment trop d'honneur en supposant que Mercier y avait puisé l'idée de son Tableau'. C'est encore, si l'on veut, une assez pauvre production, une plate apologie dénuée d'invention et de jugement, que Paris, le modèle des nations, ou V Europe française par Caraccioli (1777). D'autre part, il ne convient qu'à moitié de citer ici tel fatras d'anecdotes, comme les Astuces de Paris, de l'affreux Nougaret, l'ennemi intime de Restif (1775), ou tel
1. p. Lacroix en a, de nos jours, doaué uue cditiou abrégée : Paris, Jouaust, 1884.