Bulletin du Bibliopliile, 1862, p
recueil de diflamatioiis, d'ailleurs nou dépourvues d'esprit, comme le Colporteur de ce scandaleux Chevrier (1761), l'esquisse de mœurs a'y figurant que sous le couvert et à l'occasion des méchants propos. Et pareille réserve enfin doit être indiquée à l'endroit de ces vastes répertoires, si instructifs et si précieux pour nous, V Espion Anglais ouïes Mémoires secrets, puisque les événements du jour et les faits et gestes des particuliers y font tous les frais de l'observation.
On ne saurait, en revanche, ranger ailleurs que parmi les pures descriptions de mœurs et d'usages, exclusives de toute personnalité, des écrits comme le Tableau du Siècle^ (1759), ou comme la Capitale des Gaules, de Fougeret de iVlontbron* (1760). et si le sujet en est, sous ce rapport, analogue à celui du livre de Mercier, l'intérêt non plus n'y fait pas défaut, dans le premier surtout. Il y a des pages curieuses et des remarques bonnes à rapprocher. 11 y en a peut-être davantage encore dans le Babillard, recueil périodique fondé et rédigé par le chevalier Rutlidge, à l'imitation d'Addison (1778-1779), ou dans les fameuses Annales que Linguet, réfugié à Londres, commença de publier en 1777. Dans tous ces ouvrages, au surplus, divers de forme et d'intention, essais de moralistes, journaux ou libelles, dans tels romans aussi où l'allusion tient plus de place que l'invention, dans V Angola de La Morlière, ou dans la Quinzaine anglaise de Rutlidge déjà nommé, et d'autre part dans les récits des voyageurs, d'un Moore ou d'un Sherlock, ce que nous rencontrons, ce sont toujours, soit recherche directe, soit rencontre accessoire, et combinées selon des proportions variables, les parcelles de la même matière qui a servi pour le Tableau de Paris. Tout le siècle, à remonter jusqu'au Persan de Montesquieu (1721) et même jusqu'au Siamois de Dufresny (1699), s'était évertué à reproduire son image en tous formats, et dans les années même où Mercier en préparait le plus grand exemplaire, le Tableau^ dont plusieurs chapitres, je le rappelle, furent dès 1775 publiés par le /ou?-nal des Dames, c'est sur le même modèle que travaillaient
1. Attribué par Barbier à Nolivos Saint-Cyr, aacieu officier dinfanterieetami de d'Holbach. C'est l'ouvrage d'un esprit éclairé.
2. C'était un écrivaiQ très amer. Il dut quelque notoriété à une parodie qu'il avait faite de la Henriade (1745) et mourut eu 1761.
autour de lui les Mairobert, les Moufle d'Ângerville et les Métra, rassemblant les éléments de V Espion Anglais*, des Mémoires secrets' ou de la Correspondance secrète''.
Où donc fut l'originalité de Mercier ? Elle consista à cumuler toutes les ambitions et toutes les aptitudes diS"érentes qui, avant lui et autour de lui, aboutissaient, selon le choix et les moyens de chacun, à une série d'essais tous limités à un objet plus ou moins restreint. Ce Paris que les uns ou les autres, à leur guise, n'avaient envisagé que sous tel ou tel aspect, il conçut^ lui, l'audacieuse résolution de le considérer sous tous les aspects à la fois. Là où devanciers et émules s'étaient circonscrits à quelque vue partielle, il ne se contenta pas à moins d'un panorama total. Histoire et archéologie à part, le curieux et le moraliste conspirèrent eu lui à rassembler dans l'unité d'une seule description tous les traits de ce colossal organisme qui, à raison de leur nature distincte, avaient distinctement exercé jusque-là moralistes et curieux. Et pour consommer l'originalité de la tentative, à ce fortuné concours de facultés qui en était la condition première, au sentiment poétique, d'une forme et d'une application toutes nouvelles, qu'il y joignait, à l'œuvre enfin, multiple par essence, qui résulta de la combinaison, il sut prêter l'harmonie d'une inspiration commune, l'esprit de philanthropie. C'était un heureux coup du sort que la convenance de cet homme à cette tâche. Une s'était pas encore produit et ne s'est plus revu depuis.
- Unique par la conception et les proportions dans un genre déjà fort rebattu, le Tabteau de Paris tit événement en quelque mesure. A défaut d'autre, le succès qu'il obtint à l'étranger en serait déjà une preuve. Mercier, dans un fragment écrit de sa main, prétend que ce livre était parvenu jusqu'aux mains de l'Empereur de la Chine et que Frédéric le Grand, pour sa part, n'en voulait point lire d'autre dans les deux dernières années de sa vie. Il se flattait peutêtre, mais très certainement le Tableau se répandit dans toute l'Europe, et les Allemands, en particulier, se confon-