Par Pidansat de Mairobert. Le I"" volume parut en
2. Commencés par Bachaumout qui mourut eu 1770, continués par Mairobert et repris, après le suicide de celui-ci (1779), par Moufle d'Angerville. Le premier volume parut en 1780.
3. Par Métra. Cette correspondance manuscrite, envoyée au C'e d'Arauda depuis 1774, fut livrée au public en 1787.
dirent en éloges sur l'auteur \ S'il en faut croire une anecdote empruntée par Desnoiresterres* à l'abbé de Vauxcelles, un « Français, voyageant vers le iî" degré, rencontra un professeur qui, suant dans ses fourrures, s'évertuait à traduire un chef-d'œuvre de notre langue. L'habitant de Paris demanda le nom de l'écrivain pour lequel il voyait faire tant d'efforts. «Je ne les regrette point; c'est pour le plus grand de vos écrivains, vous devinez pour qui. — Montesquieu, peut-être? — Vous n'y êtes pas. — Voltaire? — Oh ! non. — Racine? — Ah! fi ! Vous vous éloignez toujours davantage. Eh bien! je vois qu'il faut vous le dire : c'est M. Mercier, c'est sans difficulté le premier génie qu'ait votre littérature, il n'a qu'un seul défaut, celui du Français, il sacrifie trop souvent aux grâces. » Ce n'est peut-être pas ce que nous nous serions avisés de lui reprocher, mais il doit y avoir là une question d'optique.
Nous trouvons encore un témoignage de l'ardent enthousiasme qu'il inspira aux Allemands dans certain passage d'un livre intitulé Menschliches Leben parC.-F. Cramer, professeur à l'Université de Kiel, qui vint plus tard à Paris et devint l'ami de Mercier, sans trop de peine, on peut le croire, après un pareil début. L'éloge, en vérité, a cela de singulier que les termes ont beau en être dithyrambiques et passionnés à l'excès, le fond n'en demeure toutefois que rigoureusement juste : t S'il arrivait qu'on rencontr à un ouvrage en douze volumes d'un Mercier latin qui nous peignît l'ancienne Rome, avec ses mœurs locales, ses habitudes, ses folies, ses vices et ses vertus, un ouvrage écrit avec l'esprit d'observation le plus réfléchi, démasquant avec le coup d'œil le plus pénétrant mille préjugés en fait de littérature, de politique et de morale, un livre écrit enfin sous le regard de la sainte humanité ; si, je le répète, l'on trouvait un trésor semblable, pensez-vous bien quel sort l'attendrait en Europe et, de proche en proche, dans les autres parties du monde ?... Quel sort? le plus brillant de tous ! La trompette de la Renommée en sonnerait pendant six mois. Tous les docteurs de la terre accourraient, la
1. A peine est-il besoin de dire qu'ils s'empressèrent de traduire, d'abord les huit premiers volumes (Leipzig, Walch, 1783-84), puis l'ouvrage entier (Leipzig, Reichard, 1789-90).
■1. Notice en tête de l'édition abrégée du T. de P., 18S3, p. xxvii.
poitrine haletante de plaisir, pour déchiffrer le manuscrit, les Didot, les Unger, les Baskerville l'imprimeraient , les Strange, les Wille l'enrichiraient de figures en taille-douce et de culs-de-lampe. Dans tous les pays, vous en verriez naître des éditions en toute forme. Ces éditions seraient publiées avec une pompe qu'égalerait à peine celle du catalogue d'Oxford, le Nouveau Testament cophte de Woide et la Description de la Tw^quie par d'Ohsson. Bref, vous entendriez retentir dans les quatre coins de l'Europe un tel cri d'admiration, de joie et de surprise que, peut-être pour quelque temps, les savants en oublieraient Ylliade sanglante du chantre de l'Ionie et son Odyssée qai fourmille de tant d'erreurs géographiques*. » 11 y a apparence que les dernières lignes ne furent pas les moins douces à l'amourpropre età la foi littéraire de Mercier'.
C'est en terre étrangère encore que le Tableau de Paris — autre signe de popularité — tenta les crayons d'un dessinateur. Un artiste, d'ailleurs assez obscur, l'Allemand Dunker, qui vivait à Berne auprès de son illustre confrère Freudeberg, publia en 1787 un recueil de 96 estampes traitées en forme de caricatures et dont les sujets étaient empruntés à ce livre. L'hommage ne fut, d'ailleurs, pas du goût de Mercier. Vignettes ou tableaux à l'huile lui inspiraient un égal mépris, car « il y a plus que de la folie de prétendre amuser tout un grand peuple éclairé avec des images, comme des enfants ^ » Aussi tint-il à consigner dans un des volumes qui suivirent une protestation indignée : a On a fait en Suisse pour le Tableau de Paris des gravures à l'eau-forte les plus plates et les plus discordantes. Vainement je m'y suis opposé : un bailli et un libraire, unis ensemble pourcettebizarre opération, ont donné un soufflet aux beaux-arts, et tous les mauvais artistes, le bailli entête, ont conspiré contre mon livre *. »
Quelques réserves sont ici nécessaires. Parmi ces planches, on en rencontre de belles. Pourtant la lourdeur qui
1. Menschliches Leben 1791, m, 163. Cité par Mercier dans Tavantpropos du Nouveau Paris.
2. Sur le dernier point, c'est Cramer précisément qui fait erreur, ainsi que M. Bérard vient de le démontrer dans son brillant travail : Les Phéniciens et l'Odi/ssce. Paris, Colin, 1902