C SÉBASTIEN MERCIER
tout le monde se connaît, qu'à Paris, où chacun vit dans une solitude relative. Après cette preuve d'intelligence, on n'est qu'à demi étonné de lui voir chercher querelle à l'auteur du Tableau, pour y avoir introduit une foule de conditions et d'états qui ne sont pas propres seulement à Paris, puisqu'il est très vrai, en effet, qu'on rencontre ailleurs aussi des prêtres, des professeurs ou des artisans. Inutile d'insister. En voilà assez pour nous édifier sur l'entreprise : à la qualité du dénigrement on reconnaît sans peine qu'il n'est question que de déguiser maladroitement une contrefaçon pure et simple ; et les éloges accordés en d'autres passages à l'humanité de Mercier ne réussiraient pas davantage à nous faire prendre le change. Il n'est cependant point donné à tous les livres d'être plagiés. A cet égard aussi, l'auteur pouvait se flatter que le sien ne laissait pas l'opinion indifférente'.
Il en eut, d'ailleurs, des raisons plus précieuses dans les articles que consacrèrent au Tableau le Courrier de VEurope, gazette française qui se publiait à Londres, et le Journal de Neuchâtel.
C'était au lendemain de la première édition, celle qui parut en deux volumes sans l'aveu de Mercier. Les teintes noires y dominaient, et, dans l'article fort développé qu'il consacra au livre nouveau*, le Courrier eut, de ce chef, des réserves fort justes à faire. Rappelant un mot de Sénèque : « Il y a plus de choses qui nous font peur qu'il n'y en a qui nous font mal », il reprocha à Mercier d'avoir pris tout à l'extrême. Pour les gens de ce caractère, observait-il, il n'y a ni petits maux, ni petits abus, et celui-ci, dans ses censures, a dépassé la sévérité du plus impitoyable prédicateur, A force de zèle contre le mal, il ne s'est point laissé radoucir assez par les exemples du bien, exemples nombreux
1. A moins peut-être que le plagiat eu question ne soit une simple supercherie. Le Solitaire du pied des Alpes, à ce que certains supposaient, aurait bien pu être Mercier lui-même, tant la faiblesse des critiques semblait prendre à tâche de lui laisser l'avantage. Si toutefois son honnêteté bien connue ne laissait pas croire qu'il eût trempé luimême dans une spéculation de librairie, au moins pouvait-on présu. mer « une tournure imaginée par la cupidité des imprimeurs pour gagner plus d'argent sans se donner de peine. » Mém. secr., xxv, 316.
2. Numéro du 3 juillet 1781, cité et commenté par Mercier dans le T. de P., IV, 292 et suiv.
SA vif:, son OErVRF. SON TKMPS 6.11
pourtant et que lui-même a reconnus, se rendant par là, aux yeux du Courrier^ coupable de contradiction. Ceci n'est point tout à fait exact^ et Mercier eut beau jeu à répondre que noter des contrastes ce n'est pas se contredire. Mais évidemment, dans ces deux premiers volumes, c'est la part des griefs qui l'emportait, et le journaliste du Courrier en dut avoir l'esprit bien alarmé pour s'émouvoir, comme il le fit, d'un de ces accès d'imagination auxquels nous savons Mercier sujet. Celui-ci s'était demandé, — sans trancher la question — si, Paris étant en efTet coupable d'attirer à soi toute la substance du royaume, ce serait ou non un bonheur public que la destruction de cette ville dévorante'. Il n'en fallut pas plus pour l'accuser d'excitation à Tincendie, crime dont notre philosophe n'eut, d'ailleurs, aucune peine à se disculper. Mais, avec ces restrictions, le ton de l'article ne laissait pas de témoigner d'une sérieuse estime. On y louait Mercier d'avoir écrit « avec la noble liberté qui convient aux défenseurs de l'humanité » un livre dont il était à désirer que tous les magistrats fissent leur profit pour corriger les énormes abus qui s'y trouvaient dénoncés. Plusieurs déjà, remarquait-on, avaient été réformés. Enfin, — et l'éloge fut particulièrement sensible à l'auteur, — on lui reconnaissait ce mérite éminent d'avoir fait descendre son regard jusque dans les prisons, dans les hôpitaux, dans les pires cloaques et dans les plus atroces misères, dont on ne trouvait encore l'image dans aucun autre livre. C'était bien voir et bien juger, mettre le doigt sur la grande nouveauté du Tableau.
De son côté le Jourtial helvétique' consacra au même ouvrage quelques-unes des pages les plus excellentes que nous devions à l'esprit si droit, si soHde, si clair de Chaillet. L'écrivain et le livre y étaient l'objet d'un de ces jugements auxquels la postérité n'a rien à reprendre ni à ajouter. Perdu, comme il l'est, dans un recueil presque ignoré, il vaut la peine d'en citer ici une grande partie. Nous avons vu, à propos du drame, quel cas il convenait de faire du sens critique de Chaillet. Sur ce sujet encore, comme sur celui du théâtre, on ne peut se refuser à l'admiration pour une pensée si nettement exempte et si pleinement avertie