‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 422 sur 521 · Juillet · texte numérisé non relu

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des défauts de son temps, l'esprit de déclamation et les chimères de l'enthousiasme philosophique. C'est merveille d'observer comment cet obscur écrivain d'une toute petite ville désigne d'un trait sûr dans le Tableau de. Paris toutes les parties faibles et destinées à devenir caduques,, comment, en revanche, il caractérise avec la dernière précision, et l'inspiration vraie, et la portée effective, et l'originalité essentielle du livre.

Rencontre-t-il ces vices de style qui correspondent au manque de mesure, au manque de justesse dans l'imagination, il n'y pas de danger qu'on le prenne en défaut et voici comme il les démasque aussitôt : « Quelquefois de l'emphase qu'on prend pour de la chaleur, des expressions exagérées, des apostrophes peu naturelles. J'en citerai un exemple. Après avoir rapporté qu'on distribue de force aux boulangers des farines gâtées, l'auteur indigné s'écrie : « 0 soleil ! tu éclaires de semblables forfaits ! » Admire qui voudra des tournures de phrases pareilles. Sermones ego mallem repentes per humum. Je ne reconnais point là le cri de l'indignation. Je suis bien sûr que Caton, qui en mourut, comme dit Young, ne s'avisa jamais une seule fois de s'en prendre au soleil des crimes de César. Lucain lui aura peut-être prêté quelque part ce langage, mais ce n'est pas celui de la nature. Quelquefois des choses forcées, des images tirées de trop loin, des mots recherchés auxquels on ne s'attend point. C'est la mode aujourd'hui. On veut avoir un style fort, et pour cela que fait-on? D'abord, on cherche l'expression la plus éloignée du langage ordinaire, ensuite on donne la torture à sa phrase. Ne tient-il donc qu'à cela? Le secret ne serait assurément pas fort difficile. Mais on n'est souvent que bizarre en voulant être énergique ; au lieu d'être fort, on est forcé. Je croirais que la force du style consiste à exprimer de la manière la plus simple une pensée forte. »

On pense bien que ce vrai classique ne fait point grâce davantage aux opinions trop passionnées, à ce frémissement du sens intime, qui compromet parfois la rectitude du jugement, et peut-être trouvera-t-on qu'il est un peu bien exigeant, qu'il n'entre pas assez dans les généreux ressentiments de Mercier et qu'il en parle trop à son aise quand il lui prescrit tant de placidité. Écoutez-le cependant, il y a là bien du fin et du juste : « Quelquefois encore un ton d'hu-

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meur, d'ùci'eté qui devient tous les jours plus commun. Lisez par exemple tout ce qui est dit des journaux, des journalistes, des demi auteurs et quarts d'auteur qui fabriquent des fugitives. C'est un épanchement de bile, ce n'est qu'aigreur et mépris. Je n'en prends rien pour moi, mais est-il bon de se livrer ainsi à l'humeur en parlant au public? Uu'a-t-il à faire de toute cette amertume?.... Je désapprouverai encore la hardiesse quelquefois excessive avec laquelle l'auteur s'élève contre tout ce qui lui paraît blâmable. C'est une belle et respectable qualité que le courage de dire la vérité ; il n'appartient qu'à une âme lâche et servile de penser autrement. Mais la dire sans ménagement, sans égard, est-ce bien la servir? Et la présenter avec douceur et modestie, est-ce la trahir? C'est au moins, dira-t-on, l'affaiblir et la déshonorer. Non : l'apôtre de la vérité doit être ferme, mais la fermeté n'exclut point la prudence K Le ton de la vérité est simple, il ne devient fier que lorsqu'elle est attaquée, et alors même il ne doit pas devenir offensant. »

Il le reconnaît, d'ailleurs, ces défauts ne se rencontrent point partout, mais seulement dans quelques parties de l'ouvrage. Et quand il en vient aux qualités, quelle exacte appréciation du sens et des mérites propres de ce Tableaul Comme il prend la juste mesure du talent de Mercier, comme il en sait reconnaître les directions et le développement naturel! « Si l'on compare cet ouvrage avec l'An 2440, on sentira combien les talents de l'auteur se sont perfectionnés. A ce ton soutenu d'enthousiasme qui dégénère en emphase et fatigue le lecteur par sa monotonie, a

succédé un ton plus naturel et plus varié Aux vues

chimériques de la jeunesse ont succédé les réflexions plus solides de l'âge mûr, et, à son retour du voyage que tout homme de génie fait dans le monde imaginaire, M. Mercier n'en n'a été que meilleur observateur du monde réel. » i^

De sujet, il n'en est guère de plus intéressant. « J'ajoute qu'il est bien traité ! Oui, le Tableau de Paris doit plaire à chacun. On aime la variété, et c'est la variété même. On veut de l'esprit, et il y a de l'esprit partout. On y trouve de

1. Combien Mercier a su, eo effet, heureusemeut allier l'une à l'autre, c'est ce que mon analyse tend à démontrer. .Mais Ctiaillet n'écrivait ici que sur les deux premiers volumes du Tatdeau où, je le répète, les atténuations nécessaires se laissaient encore désirer.

quoi satisfaire tous les goûts : des réflexions qui plaisent aux gens sérieux, de l'enjouement qui amusera les gens superficiels, de l'énergie et de l'éloquence en quelques endroits, des remarques légères, de petits faits, des anecdotes qui font plaisir, un ton moral qui fait estimer l'auteur. Je préfère cet ouvrage à tous les autres ouvrages de M. Mercier... Rien n'est oublié dans le 2'ableau. Religion, gouvernement, police, mœurs, littérature, usages, modes, spectacles, aliments, édifices, coiffure, habits, industrie, tout passe tour à tour sous les yeux... Ce tableau a le mérite de la ressemblance. Les gens qui ont vu Paris le reconnaissent fort bien. »

Moins d'un an après, quatre volumes alors ayant paru et pris la place de l'édition désavouée par Mercier, Chaillet revient sur le livre pour réfuter les critiques qu'il en a entendu faire. Accru de la sorte et promettant de s'accroître encore, le Tableau n'y perd-il point en intérêt? « Non pas, selon moi. Les adjonctions, du moins jusqu'ici, sont intéressantes. Plusieurs étaient même nécessaires... Et ces articles ne tranchent point, ils entrent et se fondent parfaitement dans l'ensemble du Tableau, ils sont précisément de la même couleur, on ne les distingue point. » C'est bien à tort qu'on reproche à ce livre d'être (v un ouvrage superficiel, où rien n'est approfondi, oii l'auteur n'a fait que rassembler sous un même titre des idées dont il n'y en a peutêtre pas une seule qu'on ne puisse trouver ailleurs. Un dernier reproche que nous avons entendu faire à ce tableau, c'est qu'il est très sombre. Nous, au contraire, nous sommes frappés du ton d'impartialité qui y règne partout et du soin que prend l'auteur de rendre justice, en toute occasion, à tout ce qui se fait de bien, à tous les moindres changements en bien qui se sont faits depuis quelque temps, à divers égards*. On sent qu'il ne cherche ni à peindre en beau ni à peindre en laid, mais on sent aussi qu'il aimerait à pouvoir louer plus souvent. Ah ! si Rousseau avait fait un tableau de Paris, c'est celui-là qui aurait été sombre* ! »

On ne saurait, je crois, mieux comprendre ni mieux dire, pénétrer davantage toutes les intentions d'un écrivain et

1. On voit ici comment, après un examen plus étendu, Chaillet rectifie «on premier jugement.

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