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2. Voir, sur l'état de l'opiniou à l'égard de l'Angleterre, A. Sorel, L'Europe el la Révolution Française. Paris, Pion, 1885, i, 308, 309, 317.
talents d'agent secret en venant, à prix d'or, acheter le silence d'un des pires entre ces libelJistes, Théveneau de Morande, l'auleur du Gazetier cuirassé^. Mais, pour la première fois, on vit dans la même ville, en 1776, rétal)lissement d'un journal français sérieux, ce Courrier de l'h'urope dont nous avons déjà eu à nous occuper, où l'on faisait œuvre d'information attentive et où la polémique gardait quelque ménagement. Avec Morande, alors repentant, cette feuille, fort lue et répandue sur le continent, compta^ parmi ses rédacteurs, des hommes tels que le comte de Montlosier et le futur girondin Brissot. Dans le même temps, l'hospitalité britannique, acquise aux écrivains en difficulté avec le Parlement de Paris, eut à s'exercer en faveur d'un homme qui, par les talents et la célébrité, dépassait fort la mesure commune. C'est à Londres que l'avocat Linguet se réfugia et commença en 1777 la publication de ses Annales, si éloquentes par endroits, si consciencieuses partout et où il y a tant à apprendre. Attirés sur la terre anglaise par la liberté de traiter à leur guise les matières politiques et d'entrer commodément en rapport avec tout le peuple des lecteurs européens, ces écrivains divers n'en étaient pas moins, du fait de leur résidence, des interprètes attitrés entre les deux nations voisines. Sujets de l'une et hôtes de l'autre, ils furent en situation de parler pertinemment des choses anglaises au public français et de répandre dans le public anglais des notions plus exactes sur les choses de France. De Londres à Paris, comme de Paris à Londres, on s'était mis à voyager beaucoup. Il faut reconnaître, sans en tirer vanité, qu'au sortir d'Oxford ou de Cambridge, nombre de jeunes seigneurs achevaient leurs études en allant se déniaiser sur les boulevards et au Palais-Royal. Majeurs dès l'âge de 21 ans — on ne l'était encore chez nous qu'à 25 — , ils se hâtaient, au témoignage d'un écrivain contemporain, de « perdre leur santé et dévorer leur patrimoine en France d'une manière presque aussi ridicule que scandaleuse ^ » Un renom trop établi d'aveugle prodigalité les prédestinait aux bons soins des aubergistes, des chevaliers d'industrie et des familiers des tapis francs. « Vive un Anglais! s'écrie
1. Sur cette négociatiou, voir Loménie, Beaumarchais et son temps, I, 375 et suiv.
2. Rutlidge, La Quinzaine Anglaise à Paris (éd"" «le 1786), 297.
un personnage de roman, ça vous a plus tôt lâché cent pistoles que les autres un compliment *. » L'anglomanie, avec tous ses usages bizarres et puérils, était une des marques les plus certaines d'un voisinage assidûment pratiqué. Londres, d'ailleurs, ne se tenait pas en reste : les marchandes de la rue Saint-Honoré y envoyaient, comme ailleurs, leurs poupées tout habillées et coiffées porter à la société de Piccadilly les plus récents échantillons de leur génie inventif % et, par un échange de bons procédés, les Anglais soucieux du bel usage importaient chez eux les façons et les ajustements des petits-maîtres qui leur avaient emprunté les leurs.
Ce trafic de ridicules était sans doute de peu de prix ; on sait, pour sa part, ce que Mercier pensait de la fureur des modes anglaises. Mais aussi ne s'en tenait-on pas là. Linguet, dans son journal, instituait entre les usages des deux pays un parallèle où ne manquent ni les remarques substantielles ni les vues profondes. En 1781, quand parurent, traduites en français, les lettres du voyageur anglais John Moore, retraçant les impressions éprouvées en divers pays quelque quinze ans auparavant, on y put voir, dans les chapitres du premier volume consacrés à Paris, nombre de réflexions qui attestaient un observateur également judicieux et bienveillant, qui atteignaient, en maint endroit, au fond des choses et témoignaient d'une assez remarquable indépendance à l'égard des préjugés insulaires. A Paris de même, ce chevalier Rutlidge dont nous avons déjà rencontré le nom, ce fds de Jacobite réfugié chez nous et qui avait servi dans l'armée française, cet étranger, si bien naturalisé dans notre république des lettres qu'il en épousa les querelles à la manière d'un indigène, consacra le principal effort de sa plume à rapprocher, à éclairer mutuellement, à mettre en état de se comprendre et de s'estimer sa patrie d'origine et son pays d'adoption. S'il composait, sous le titre de la Quinzaine Anglaise à Paris (1796), un petit roman spirituel et gai destiné à tenir ses jeunes compatriotes en garde contre des séductions chèrement payées, il ne laissait