Annales, Mil, t
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chaussée. A ce compte, on perd la notion de ses droits et la mesure des résistances nécessaires. Que la force armée cesse par hasard d'avoir le dessus, « on verra quel désordre infernal ». L'avantage, au contraire, est de savoir ce qu'on ne veut pas subir et de s'y prendre comme il faut po-ur arriver à ses fins, sans perdre la tête, sans tomber dans des violences superflues. « La populace de Londres, dans ses émeutes, n'est pas à beaucoup près si cruelle que l'on se plaît à la représenter, elle fait beaucoup moins qu'elle n'en a la puissance et qu'on ne s'imaginerait qu'elle ferait. » Elle garde « dans le désordre, une espèce de retenue, de raisonnement et de ménagement ». 11 arrive bien qu'elle brûle des maisons, et Mercier convient que c'est trop, mais du moins ce ne sont que les maisons de gens à qui elle en veut et sa colère ne s'égare jamais par la même occasion sur les autres, w J'ai vu une maison de trois étages dont ils cassaient les vitres, aucun carreau à côté n'a été cassé, et le monde de la maison voisine était aux fenêtres sans aucun danger. » C'est l'école de la volonté qu'un tel régime.
Ce peuple agit par réflexion, et non point à l'étourdie ou par imitation : aussi apporte-t-il à ses actions précisément l'esprit qui y convient. On ne peut guère lui reprocher de prendre légèrement les choses graves ou de s'apphquer gratuitement à des bagatelles. C'est cette correspondance raisonnée entre les intentions et les démarches que Mercier ne se lasse pas d'admirer, c'est là le mérite essentiel des Anglais à ses yeux, c'est en cela que se résume l'imitation qu'il en propose.
Considérez un office religieux à Paris. Peut-on dire que la lettre y soit bien d'accord avec l'esprit ? Voilà une grande affluence de monde, « les uns tourmentés par la loueuse de chaises, les autres foulés par ceux qui vont et viennent,
chacun marmottant les prières latines habituelles , les
prêtres même qui marchent et regardent avec une certaine audace les petits-maîtres et les coquettes de chaque paroisse, tout cela forme une cacophonie qui ne ressemble en rien à un lieu de prière et de recueillement. » On se laisse distraire par les tableaux et les statues et, la messe expédiée, on sort bien vite, on est délivré, on a satisfait à l'obligation et on se dispense du sermon, c'est-à-dire de l'enseignement moral, qui est le plus nécessaire.
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« A Loudres, les églises sont proprement disposées pour que chacun soit assis, chaque maison paie à l'année pour avoir son banc et on donne des places aux gens qui n'en ont point, par celles qui ne sont point remplies ou qui sont de trop. Personne ne va et vient, ne fait tapage, point de quêteur, point de loueur de chaises, point d'églises trop vastes où l'on ne puisse être rassemblé en chœur. » Ni sculptures, ni ornements parasites : les tables de la loi avec leur inscription en gros caractères, toutes les attentions retenues et ramassées vers l'homme de Dieu qui instruit ses semblables de leurs devoirs. « Le sermon n'est pas déclamé par un moine tout en sueur qui montre le poing, frappe et crie; il est lu posément, avec véhémence, et le prédicateur dit : « Que Dieu donne à ma voix la force et l'esprit nécessaires pour toucher vos cœurs et le mien ! Car je ne suis qu'un homme, pécheur comme vous, et la morale que je vous prêche vient de Dieu. » Ainsi, convenance parfaite entre l'objet qui rassemble les fidèles et les dispositions morales qu'ils y apportent, acquiescement de cœur et d'esprit au devoir qu'ils remplissent, et non pas, comme ailleurs, déférence de fait à des pratiques formelles, sans prise sur la dissipation réelle des âmes.
Il en est de même de l'emploi du dimanche dans les deux villes. Les Français déclarent qu'à Londres c'est un jour d'ennui cruel, en quoi ils prouvent encore qu'ils ont perdu l'intelligence de l'institution dominicale. Si le repos prescrit doit servir au perfectionnement moral, les Anglais sont dans le vrai en se tenant recueillis, en allant au prêche, en s'adonnant à quelque promenade paisible ou à quelque entretien tranquille et en s'abstenant de plaisirs bruyants; et les Français procèdent à contre-sens, eux qui se pressent à pareil jour dans les cabarets et les salles de danse, chez Audinot et chez Nicolet, et qui ont besoin du lundi pour se reposer du dimanche.
Les Anglais ne s'en laissent point imposer, ils ne prennent pas d'opinions toutes faites, mais s'en font euxmêmes à la mesure des choses. Toute leur constitution politique le marque bien. Comme ils ont une idée exacte du principe et des fonctions de la royauté;, le sentiment qu'elle leur inspire n'est pas cette idolâtrie que les Français contractent de père en fils sans avoir pris la peine
d'y réfléchir. Voyez le roi sortir de son palais à Versailles. « Une foule de courtisans le presse, des gardes sont rangés, d'autres le précèdent. Tout le monde est là. De la cavalerie environne son carrosse, une compagnie de gardessuisses et une compagnie de gardes-françaises tiennent
l'avenue Depuis l'entrée de cette grande ville jusqu'au
lieu ou va se rendre Sa Majesté, sont des gardes en haie serrés de chaque côté et qui pressent derrière eux tant qu'ils peuvent le peuple pour faire une plus grande et plus belle place. On a ordonné de fermer les boutiques, tous travaux cessent, la foule s'engorge et tous les passages sont obstrués, les voitures ferment les rues et sont aussitôt chargées de monde jusque par dessus l'impériale, on ne voit plus que des têtes, on n'entend plus que des cris Le roi d'Angleterre passe en chaise à porteurs du palais de la reine au palais de Saint-James, ayant trois hommes avec de vieilles piques qui le précèdent ouïe devancent'. »
S'agit-il du gouvernement, des mesures du pouvoir, des ministres, on dirait que les rapports réels sont renversés en France : tous les Français paraissent vivre dans la persuasion que la nation est faite pour ceux qui l'administrent, et non ceux-ci pour elle. C'est la soumission qui est de règle, au mal comme au bien. Contre le mal aucun recours. <v Un ministre d'État est un petit roi dans son département. Si l'on présente quelque placet contre lui, c'est à lui-même qu'il est renvoyé? » Pour le bien, nulle intervention efficace. Les abus sont là qui font masse, le ministre risquerait à les contrarier, aussi ne s'en avise-t-il guère, puisque rien ne l'y oblige. Le fait, quel qu'il soit, on le subit. Si le ministre est bon, c'est tant mieux, sinon c'est tant pis; aussitôt disgracié, en tout cas, il n'existe plus, et il y a danger à prononcer son nom.
De l'autre côté de la Manche, au contraire, tout le public sait que le ministre est en charge pour lui^ qu'il a des comptes à rendre, et on lui en demande, a Un ministre en Angleterre est obligé d'avoir de l'éloquence et de l'élocution, il faut que dans les chambres du Parlement, il parle à haute voix distinctement et longtemps, qu'il explique, qu'il réponde, qu'il ne se démonte point contre l'opposition, ni
1. Le même passage figure presque textuellement dans le T. de P., XI, 124-125.
ne perde jamais patience. Tout ce qu'il lait est dévoilé. A Londres, il faut avoir du courage pour accepter le ministère: tel mérite, telles vertus, telle capacité que vous ayez, vous êtes sûr d'une cabale ouverte et qui vous poursuit perpétuellement. Toutes vos opérations sont dévoilées d'avance dans les papiers publics et discréditées. Le parti de l'opposition existe toujours dans toutes les circonstances, et sous toutes les formes, et dans sa plus grande liberté. C'est le droit et la force de la nation. » Là, on rencontre des ol)stacles, mais on est stimulé à l'action. On a, dans l'opinion une alliée ou une ennemie, mais jamais une sujette. On n'est pas bien sur de n'être pas renversé, mais on conserve souvent sa popularité dans la disgrâce et on ne perd pas l'espoir d'une revanche.
Lois et règlements qui intéressent le public, en France le public n'est recevable ni à en délibérer ni à s'y opposer. A la Grand'chambre du Parlement qui enregistre, le premier président recueille en secret le vote de chacun; intimidés par leur isolement et craignant de se compromettre, les opinants sont tous à sa merci. Aux Communes, on dit tout haut et tout net son avis pour ou contre, la majorité décide, elle est maîtresse. N'est-ce pas de l'intérêt général qu'il s'agit et n'est-il pas naturel qu'elle ait qualité pour en connaître?
Par habitude et routine, les Français laissent entreprendre sur leurs affaires, sur leurs intérêts, sur leur bon sens. On ne les consulte point dans les matières qui les concer* nent, on gouverne à l'encontre de leurs répugnances et c'est leur opinion qu'ils plient à ce contre-sens ; la raison proteste, mais ils en prennent leur parti. Celui que les Anglais prennent au contraire, c'est d'accommoder les choses à leur raison et à leur volonté ; à celles-ci appartiennent l'empire et la décision, ils se garderaient bien de les déposer et de les contraindre. Aussi toutes institutions et coutumes, c'est à leur propre utilité et convenance qu'ils les approprient, bien loin de s'y assujettir eux-mêmes, quelles qu'elles soient et vaille que vaille.
Dans la manière de rendre la justice, par exemple, on trouve chez eux, en faveur des accusés, précisément les garanties qui manquent en France, comme s'il n'était pas de l'intérêt universel de les imposer. « A Paris, un prisonnier
accusé de crime est conduit devant ses juges, on l'interroge, on examine les procès-verbaux, un avocat commun défend sa cause, les voix se consultent et il est condamné... Le criminel est renvoyé sans savoir son jugement; au contraire, on le trompe, on l'amuse par humanité; le geôlier est souvent à jouer aux cartes et passe la nuit. Tandis qu'il tient encore les cartes, on sonne, on le fait monter,, le greffier lui lit qu'aujourd'hui après midi il sera mis à mort. Le bourreau et le confesseur sautent dessus lui d'abord ; on le brise par la question encore ', ce qui est aussi cruel que si on la donnait avant et pas plus juste, on le traîne ensuite à la mort. Il n'a pas le temps de s'y préparer et l'on ne voit que des mourants saisis et brisés. »
A Londres, au contraire, il appelle en sa faveur tous les témoins qu'il veut, il choisit son avocat, il a pour juges douze jurés, des bourgeois de la ville, indépendants de tout préjugé professionnel, en qui il ne sent point des ennemis-nés, encore a-t-il le droit de les récuser. « Toute l'instruction se fait à haute voix devant le public assemblé librement dans le même lieu. Les témoins de part et d'autre, et la défense du prisonnier, la confrontation et l'examen des témoins, tout se fait vocalement, rien par écrit. » Une fois que les jurés sont éclairés, on les enferme sans nourriture;, feu ni chandelle, jusqu'à ce qu'ils soient unanimement tombés d'accord. Alors l'arrêt est prononcé. Le condamné en est instruit sur le champ ; si c'est la mort, on ne lui laisse pas ignorer le jour de l'exécution, et Mercier estime un peu témérairement que cela vaut mieux ainsi. Car on voit souvent des criminels, en attendant le supplice, penser à leur àrae et donner un spectacle édifiant.
Comme les lois sont fondées en sagesse et non pas seulement consacrées par un assentiment forcé, comme c'est la raison qui règle les rapports de toute espèce que l'indi-
1. C'est ce passage uotammeut que j'ai iuvoqué plus haut pour dctermiuer la date du Parallèle. Eu 1788, la question fut abolie, à titre de peioe, coaime elle l'avait été, dès 1780, eu tant que moyeu d'iustructioD.
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vidi! soutient avec la société, c'est la raison aussi qui préside à la discipline de la famille, ainsi qu'à la gestion des intérêts privés et à tous les faits et gestes des particuliers. A Paris, contre le voui de la nature, l'autorité paternelle est démesurément étendue d'un côté, mais il arrive qu'elle soit très-arbitrairement limitée d'un autre. Elle est en possession de tyranniser les plus légitimes volontés d'enfants adultes : il n'y a qu'à se rappeler tant d'histoires de mariages contrariés et de vœux forcés. Avec cela, et malgré ses airs de toutepuissance, un père, « selon que son contrat de mariage est fait, risque de se voir dépendant de ses enfants qui peuvent lui demandercompte et, s'ilaeu des malheurs, il est eiidanger de se voir poursuivi ou de leur demander grâce . » C'est, encore un coup, que la loi et le droit, qui devraient être identiques, demeurent à l'état d'antithèse. « A Londres, l'homme est absolument le maître du bien et n'a aucun compte à rendre. » Il teste à sa guise, sans être astreint à tout l'embarras des formes notariées; le moindre chiffon de papier suffit à établir sa volonté et, comme rien ne borne son initiative, il s'avise souvent de dispositions ingénieuses, de legs à des établissements utiles, toutes choses qu'on ne voit guère en France. Cette société ne s'est pas fait une règle universelle de perpétuer le bien dans les familles. Une substitution est abolie sur le seul acquiescement du bénéficiaire. « La loi aime mieux que les fonds circulent et n'est point avide de voir assurer du bien à des héritiers pour rester à ne rien faire. Heureux qui conserve ou accroît! Malheur à celui qui se ruine ! C'est la vie de l'Etat que les révolutions et les changements de fortune. »
En revanche, le père ne saurait faire tort à ses enfants que du patrimoine. A « vingt ans, une fille est sa maîtresse, peut sortir de chez son père et se marier à sa fantaisie. 11 n'y a point de couvent pour la faire enfermer. » Point de réclusion non plus pour les fils indociles. Mercier, ailleurs, ne méconnaissait point l'avantage de certains modes de correction paternelle, mais ici, il est tout à l'ivresse du libre épanouissement individuel. Point donc, « point de ces lieux où la jeunesse soit détenue, sous prétexte de la sauver du gibet. On ne prévient point les choses de loin, et Ton ne juge que de ce qui est et non de ce qui peut arriver. »
La répression, après tout, est affaire d'exception ; mais,
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dans l'usage quotidien du foyer, comment voyons-nous traiter les enfants en France ? Toujours au rebours des conseils de la nature et de la raison, son interprète. On les envoie en nourrice, c'est-à-dire qu'on les frustre de la tendresse maternelle. Rentrés à la maison^ ou les livre aux soins des domestiques, pendant que les parents vont à leurs affaires et à leurs plaisirs. On s'occupe d'eux ensuite pour contraindre leurs pauvres petites cervelles à des tours de force. L'enfant a cinq ans. « Le catéchisme, la lecture et le latin tyrannisent sa mémoire, l'usent, on en fait un perroquet et un petit raisonneur déjà faussement poli, l'âme est déjà trop savante et le corps affaibli... A quinze ans, il devient plus soigneux de plaire. » La coquetterie et les modes parisiennes s'en mêlent. Voilà les premières institutrices des passions précoces. L'enfant est-il né d'un homme titré, on le pénètre tout d'abord de l'orgueil de sa naissance. « A le voir, autrefois, du moins, avec son petit habit bleucéleste tout galonné, ses parements, ses bas de soie, ses talons rouges et son petit plumet, bon ! j'allais oublier son épée, on le prendrait pour un petit singe habillé par dérision... Voyez le fils d'un prince passer dans un jardin public de Paris ; de grands, énormes laquais le précèdent chapeau bas pour annoncer au public modestement qu'il faut saluer. Les gouverneurs l'accosteront chapeau bas, et le petit prince, le chapeau sur la tête, jouira de son cortège devant et derrière, se dira: « Je suis né pour être plus que les autres... »
En regard, que l'on considère les petits Anglais, élevés dès le berceau par leurs mères, le cou dégagé dans leurs vêtements à la matelote, les jambes nues, solidement nourris et fortifiés par le perpétuel exercice de leurs muscles. Habillés tous à peu près de même, quel que soit leur rang, ils fraient librement avec les enfants des autres classes. A l'université surtout, le contact perpétuel et réciproque où ils vivent les prépare tous pour l'avenir à la vie commune. Là les réputations s'ébauchent et les attachements se nouent. On se connaît, on se comprend, on acquiert le sens de la réalité. Par l'effet d'une communication si salutaire, chacun se garde bien de mesurer son avenir aux barrières de sa caste. Les jeunes seigneurs ne sont point, comme en France, voués à la robe ou à l'épée. « En Angleterre, comme il n'y
a que le premier né qui hérite de la pairie, les autres se jettent dans des entreprises de commerce en gros », se livrent à l'étude des sciences ou à la navigation. Voilà des intelligences abandonnées à leur essor naturel. 11 n'y a point de préjugé pour les comprimer, les déformer ou les parquer. Et le point d'honneur, non plus, ne décide pas du choix de certaines études, à l'exclusion de toutes autres.
Ici Mercier reprend avec délices une de ses thèses favorites. Que fait-on à Paris, ou pour mieux dire, en France, de ces fils de bourgeois qui ont pâli de longues années sur le latin qu'ils ne savent pas, en définitive? On en fait des clercs de procureur ou des commis; on s'eflorce de les installer dans une charge ou de les pourvoir d'un emploi. « Voilà la destinée d'un million qui, tant dans les provinces qu'à Paris, ne sont bons qu'à tenir une plume dans les finances et la chicane ! ^) C'est ainsi que nous regorgeons de scribes. A Londres, dans toute l'Angleterre, où l'on est préservé de notre idée fixe, les collèges et universités distribuent une éducation tout autrement variée, suivant la vocation de chacun. L'un apprend « le dessin, l'autre les mathématiques, l'autre les langues étrangères, même les plus lointaines et les plus rares, » et, munis des connaissances qui leur importent, « les uns rentrent dans la classe de leur métier, les autres dans le commerce, sans le dédaigner, comme font les jeunes gens de France qui sortent de leurs études; les autres suivent les lois, d'autres vont sur mer, et rarement est-on embarrassé de prendre un état, parce qu'il n'y a pas ce sot orgueil, inspiré par les prêtres, les nobles et les militaires, qu'il n'y a qu'eux que l'on considère et qu'on ne peut, sans rétrograder, devenir artisan ou commerçant. » Des hommes ainsi façonnés ne jugent pas sur la foi d'autrui, ne consultent aucune autorité pour savoir ce qu'il sied dépenser, dire et faire, ils se rendent des choses un compte raisonné et prononcent selon leur penchant. Quand l'un d'eux a une opinion à produire, il y a réfléchi, elle est sienne, il y attache du prix ; aussi n'a-t-il garde, soit de la taire par insouciance, soit de la laisser échapper par badinage. Il la dit et l'écrit, tout au long, avec preuves à l'appui. C'est un droit dont tout le monde use. Les gazettes sont fort nombreuses; elles s'impriment librement et traitent de toutes matières. Chacun y met ce que bon lui semble,
à ses risques et périls. S'il porte préjudice à quelque personne, c'est affaire entre eux, et les tribunaux statueront. Oser penser, avoir un avis, s'enquérir de celui des autres, en Angleterre, ce n'est pas une marque de hardiesse et déjà un commencement de méfait présumé punissable, c'est un droit, plus qu'un droit, une fonction naturelle que l'on exerce sans la mettre en question, sans songera la justifier.
A Paris, quelle différence ! Les feuilles publiques sont dans la tutelle du pouvoir, n'osent pas se contredire et répètent toutes la même antienne. Elles sont peu véridiques et insipides. Aussi ne les lit-on pas. Les gens de condition se renseignent dans les nouvelles à la main ou recourent aux brochures défendues que le colporteur leur procure avec les plus grandes précautions. C'est un plaisir clandestin, c'est l'émotion d'une véritable escapade. Les gens du peuple, qui n'ont ni le goût, ni le loisir, ni la faculté d'en faire autant, ne lisent pas du tout. Et la classe moyenne, réduite aux lectures permises, en s'évertuant à deviner la vérité, réussit le plus souvent à se donner les idées les plus fausses. Toujours, au total, le même affront infligé à la raison.
En Angleterre, c'est chose toute simple que tout le monde s'informe et raisonne de ce qui intéresse tout le monde. Il paraît des journaux à toutes les heures, dans toute la ville on les voit annoncés par l'inscription du chapeau ou de la bandoulière que portent les vendeurs, il y a des dépôts de feuilles étrangères, chacun sait où les trouver. Toutes les opinions se manifestent et il faut, sous peine d'être contredit, qu'on se mette en quête de la vérité. Du haut en bas de la société, personne ne saurait se passer des papiers publics. « Lire la gazette en Angleterre est une affaire indispensable pour tous les états, parce qu'elle renferme l'amusant et l'utile. Dès le matin, vous voyez des gens du dernier état assemblés en déjeunant dans un cabaret, la pinte de porter en main ; l'un fait la lecture de la gazette encore mouillée et les autres écoutent attentivement, commentant chaque article. Celui qui la porte même la lit tout en courant. » Et la plus grande privation du dimanche est de n'en pas avoir. Avec ce système de divulgation universelle et perpétuelle, avec cette attention incessante d'un public toujours averti, toujours en train d'examiner et de juger, il faut bien que le gouvernement se tienne en ha-
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leino, qu'il évite les critiques ou ([u'il prenne soin d'y répondre, et surtout qu'il défère à des vœux qu'on ne lui laisse jamais ignorer.
On no voit pas en Angleterre ce divorce de la pensée et de l'action qu'on a trop à déplorer en l'Yance. D'elles-mêmes, les idées tendent à se traduire en actes, elles ne trouvent, à rencontre de cette propriété naturelle, aucun obstacle de fait, aucune intimidation préalable qui les paralyse et les fasse avorter. Qu'ils soient d'ordre privé ou d'ordre public, les projets n'y languissent pas comme chez nous. Les Anglais savent ce qu'ils veulent et le veulent bien. Tout le train des affaires publiques reçoit le branle des volontés particulières, mais celles-ci ne s'en tiennent pas à cet office de coopération universelle. Chacun exerce et exécute la sienne dans les limites de son pouvoir et de son autorité propres. Comme, en matière de décision privée, on ne s'en remet pas à la mode et à l'usage du soin de prononcer, en fait d'intérêt commun on ne se repose pas non plus de tout sur le gouvernement. Les Anglais savent s'unir et se concerter. C'est un caractère qui distingue éminemment leurs sociétés des nôtres.
Chez nous, on se rapproche pour se divertir et se délasser, on cause et on joue aux cartes. Les mœurs ne se prêtent guère aux discussions sur les affaires publiques, et les autorités s'appliquent positivement à les empêcher. Dans les lieux ouverts et accessibles à tous, on se sent épié, il faut de toute nécessité et plus qu'ailleurs se tenir coi.
« A Londres, tout est union; on forme des espèces de sociétés appelées clubs où sont introduits ceux qui se conviennent, et le rang ou le bien n'y est pas toujours considéré, pourvu que toutes convenances s'y rencontrent. Là, les plus grands ont leurs assemblées, de même que les plus petits, chacun a son club. On s'y donne des rendez-vous, on y jase, on y boit, on y joue, et, ce qui vaut mieux, on y traite d'objets de charité, d'établissements à faire, de commerce et de politique. Quelqu'un a-t-il un objet à proposer au peuple, il répand des avis, annonce dans les papiers publics que, tel jour, dans telle salle, il exposera ce qu'il veut communiquer; et ce jour, il tient la chaire, harangue, et on l'applaudit ou on le hue. Jusque dans les cabarets, il y a le héros de la société qui lient ferme, persuade et con-
duit les autres, à moins qu'un plus persuadant ne l'emporte sur lui... La liberté de s'expliquer publiquement les rend instruits, et toutes ces sociétés donnent une force à l'État qu'il n'aurait pas sans elles. »
En telle occasion de besoin pressant, il faut des subsides abondants et prompts. Veut-on savoir comment les Anglais procèdent? « A sept heures du matin, on fait mettre dans la gazette qu'un nombre considérable de malheureux Allemands sont débarqués sans argent ni secours, qu'ils sont à tel endroit dans la campagne ; aussitôt chacun assemble son chib, on fait une bourse, on députe pour leur envoyer l'argent. Chacun y accourt, on y trouve déjà des tentes et
des marmites envoyées de l'ordre du roi. Des médecins
font mettre dans des logements ceux qui ont besoin de leurs secours. Voilà un peuple en moins de six heures soulagé et dont on assure le sort. »
Si le Parisien avait moitié autant de diligence, verraiton le Louvre rester dans son honteux état d'inachèvement? et faudrait-il des années de réclamations avant d'obtenir des réformes aussi essentielles, aussi impérieuses que la démolition des maisons bâties sur les ponts et que la suppression des cimetières situés au centre de la ville' ? Mais non, les particuliers n'ont d'écusque pour leurs dissipations. Ils ne s'avisent point de suppléer à l'impuissance ou à l'incurie des pouvoirs publics. Ils ne paient pas d'audace et d'exemple, alors qu'il leur suffirait de s'entendre et de s'associer.
« La ville de Londres, il n'y a pas déjà trop longtemps, n'avait ni trottoirs, ni grandes rues; tout cela a été fait, de même que plusieurs ports superbes, au milieu même des dépenses d'une guerre dispendieuse. » Elle « est environnée d'hôpitaux dont l'administration est tenue avec le meilleur ordre et la plus grande fidélité. La charité et la propreté y régnent. Nombre d'hôpitaux sont fondés par des comités particuliers qui les visitent et les soignent régulièrement. Il s'y fait des assemblées fréquentes de ceux qui paient pour l'entretien. Chaque quartier, chaque paroisse et beaucoup d'états, de sociétés, d'assemblées ont établi des hôpitaux dans des quartiers aérés. »
1. Voici une preuve de plus que le t'arallele a précédé le Tableau, qui annonce l'exécution desdites réformes.
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Nous, au contraire, nous souffrons en plein cœur de notre ville, riiorreur et l'humiliation de notre Hôtel-Dieu, voisin du palais d'un prélat qui en devrait perdre le sommeil, tandis que l'argent ne manque pas pour construire des salles de spectacle. Le feu, cependant, qui nous est venu en aide, a rendu notre inertie inexcusable. IMus d'une lois, il a pris dans ce sinistre lieu de pestilence, et toujours on en a relevé les murs à la même place, la moins saine de Paris.
Et que dire du traitement infligé chez nous aux fous, enchaînés comme des criminels, dénués de secours, livrés à l'infection, à la brutalité et à la dérision ? « Il est certain que les fous de l'Hôpital général, des Petites-Maisons et autres lieux, qui sont absolument par charité, sans aucun argent, sont dans un grand abandon et traités comme des animaux. Il est impossible que ces créatures en reviennent, parce qu'un homme de bon sens qu'on traiterait pareillement pendant quelques mois y perdrait à coup sûr la tête, de désespoir. Qui a vu ces malheureux? Demi-nus, abandonnés dans une loge grillée, comme un animal sur la paille, en plein air et en tout temps ! Quand on serait excusable par les excès où ces insensés se livrent, l'humanité ne souffre- 1t-elle pas de les exposer ainsi abandonnés? Et la charité n'a-t-elle pas assez de fonds pour aider à ce qu'on les traite plus humainement, en observant toutes les mêmes précaution? » Ici encore combien le parallèle avec Londres tourne à notre confusion! « A Bedlam, hôpital uniquement pour les fous à Londres, ils sont dans des corridors au lieu d'être dans des cours, et, quoique les plus furieux soient liés, on ne se dispense point de les entretenir proprement et avec
toute l'attention que la charité exige Au moins, l'insensé
n'éprouve que le malheur inévitable de sa situation sans que des barbares l'augmentent et l'aggravent »
Le coupable lui-même, le prisonnier a droit d'être traité comme un homme. C'est de quoi l'on ne paraît pas se douter à Paris, où les prisons sont, après les hôpitaux, ce qui soulève le plus le cœur. Ne tombe-t-il pas sous le sens que les gens privés de leur liberté ne doivent pourtant pas être soumis au risque des pires maladies contagieuses ? Et le For l'Evêque, ainsi que le Grand et le Petit Châtelet, n'ont-ils point, à cet égard, de quoi nous couvrir de honte?
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a Londres a des prisons aussi bien construites et distribuées qu'il est possible... Newgate est un chef-d'œuvre dans ce genre. C'est un bâtiment isolé dont l'architecture et la décoration a l'ordre et l'imposant qu'il faut pour un tel lieu... Rien n'y manque pour la sûreté, sans en faire souffrir les prisonniers... Les prisonniers pour dettes ont une prison dans un autre quartier. Ce lieu est certainement incomparable à tous les autres de cette espèce pour les commodités que les prisonniers y trouvent, les aisances, la promenade et le bon air. Il n'y a absolument que la privation de la liberté dont on se ressent. » La bienfaisance anglaise ne néglige point l'article des prisons. Celle-ci « a été bâtie par un prisonnier qui y fît connaissance d'une femme qui, par la suite, l'épousa et fit sa fortune. La prison alors était incommode, et, se rappelant ses souffrances et celles de ses compagnons, il sacrifia sa fortune à cette édification. » Encore un exemple que Mercier propose à ses compatriotes en peine de savoir comment employer leurs deniers. Cette originale application de la philanthropie n'a rien qui le rebute. Bâtissez des hôpitaux, voire des prisons ; cela vaudra toujours mieux que d'entretenir des grisettes.
La raison inséparablement unie à la volonté, l'une toujours attentive à marquer la tâche, l'autre toujours ponctuelle à l'exécuter, voilà la double et infaillible force grâce à laquelle on défend sa liberté, on exerce ses facultés, on tire parti de ses idées, on pourvoit à l'humanité, à la justice, à la décence, à lutilité, on met en meilleure valeur le fonds social, on en augmente le rendement total et partant la quote-part individuelle. C'est la même autorité décisive du bon sens qui l'emporte dans les institutions de l'État et dans le gouvernement du foyer domestique, la même appropriation précise des moyens aux fins que l'on applique aux autres comme à soi. En ce sens, on peut dire que, dans leurs œuvres désintéressées et dans le soin qu'ils prennent de leur propre bien-être, les Anglais s'inspirent du même esprit de bonne administration, entendue et expéditive. Comme ils sont citoyens, gens de bien, de conscience libre et de francparler, ils sont pareillement bons ménagers de leurs aises et experts en commodités intérieures. De même que, pour obtenir justice, conduire son commerce ou fonder un établissement charitable, il y a des voies à suivre que l'intérêt
bien compris indique et qui mènent au but préférablement à d'autres, avec plus de chances d'aboutir, plus de célérité, une moindre dépense de temps, d'argent et d'énergie ; de même aussi, quand on veut dans sa demeure se sentir dispos et content, il y a des précautions à prendre, des inconvénients à prévenir et des mesures à combiner.
Ni de part ni d'autre, les Anglais ne restent à mi-chemin : ils ne mettent point d'insouciance à concevoir ni ne lanternent dans l'exécution. Aux Communes, la discussion mène au fait; quand on se propose de construire un hôpital, on fait les fonds, on dresse des plans, on avise à la meilleure distribution possible et on se livre ensuite à une exacte vérification de comptes. Quand on songe à l'aménagement de son propre logis, la même méthode réiléchiese fait sentir. On ne subit point par nonchalance les allées fétides, les escaliers noirs et humides, les exhalaisons de cuisines placées dans les soupentes, que les Parisiens endurent si passivement. On ne s'entasse pas, familles sur familles, de la cave jusqu'au toit, on ne se dispute pas les parcelles d'un air raréfié et corrompu. Les plus hautes des maisons ont trois étages; comme on l'a déjà dit, une seule famille y habite le plus souvent. « Point de cuisines dans les escaliers; elles sont toutes pratiquées au-dessous du rez-dechaussée, de niveau aux caves, et ont leurs petites cours, et par devant la maison, une sortie par un petit escalier à part en pierre. » Une grille de fer, qui sépare les maisons des trottoirs, ménage au niveau de ce sous-sol un espace étroit par oîi se font toutes les allées et venues nécessaires au service, de sorte que rien de malpropre ne monte aux étages supérieurs. « Les maisons sont lavées, recurées et savonnées tous les jours du haut en bas, ainsi que les trottoirs. Point d'écuries ni remises, ni portes cochères. » On loge les chevaux en dehors. « Chaque maison a le nom du locataire sur une plaque » et un numéro qui aide à la reconnaître facilement. «On trouve, en louant une maison, qu'elle est tapissée en papier, boisée, garnie de sonnettes, de sorte que dans les déménagements on n'arrache rien. C'est un avantage sur le prix qui, en général, proportion gardée, n'est pas plus cher qu'à Paris... Les boutiques sont toutes belles, bien éclairées, ayant de grands carreaux de verre blanc, chaque boutique commode, bien fermée, riche en
étalage, bien fournie, bien éclairée la nuit, et toutes très propres. Chaque maison a une lampe enfermée dans un bocal de verre de chaque côté, et il y en a qui en ont deux de chaque côté. » Les Anglais n'admettent point nos réverbères ni nos ruisseaux si mal placés au milieu de la rue*. Il est assez instructif pour nous de voir Mercier s'émouvoir sur des progrès complètement passés dans nos mœurs aujourd'hui et depuis longtemps, mais qui étaient alors pour les Parisiens autant de révélations nouvelles. Combien de leçons semblables et de conseils excellents il trouvait ainsi à tirer de l'usage des Anglais, dans les moindres circonstances de la vie quotidienne! Quand on veut obtenir d'un cheval des services meilleurs et plus durables, on en prend soin, on proportionne sa charge à ses forces : les Anglais le font; que ne le faisons-nous, au lieu de le maltraiter et de l'exténuer, à la manière de nos charretiers? Il y a avantage à construire des voitures légères et bien suspendues : les Anglais y excellent sans rien perdre du côté de la solidité; elles en roulent mieux, au plus grand profit des voyageurs et de l'attelage. Elles sont aussi en très grand nombre. On trouve en tous lieux, sur toutes les routes et à toutes les heures, des carrosses publics, à prix
1. Il est assez curieux de coutrouter avec ces appréciations celles de la comtesse d'Albany, quand elle vit Londres en 1791. « Quoique je susse que les Anglais étaient tristes, je ne pouvais m'imaginer que le séjour de leui" capitale le fût au point oîi je l'ai trouvé. Aucune espèce de société, beaucoup de cohue... Comme ils passent neuf mois de l'année en famille ou avec très peu de personnes, ils veulent, lorsqu'ils sont dans la capitale, se livrer au tourbillon.... Toutes les villes de province valent mieux que Londres, elles sont moins tristes, moins enfumées, les maisons en sont meilleures. Comme tout paye, les fenêtres sont taxées aussi, par conséquent, on n'a que deux ou trois fenêtres sur la rue, ce qui rend la maison étroite et incommode, et, comme le terrain est extrêmement cher, on bâtit sa maison tout en hauteur. Le seul bien dont jouit l'Angleterre, et qui est inappréciable, c'est sa liberté politique... Si l'Angleterre avait eu un gouvernement oppressif, ce pays, ainsi que son peuple, serait le dernier de l'univers : mauvais climat, mauvaise terre, productions par conséquent qui n'ont aucun goût; il n'y a que la bonté de son gouvernement qui en a fait un pays habitable. Le peuple est triste, sans aucune imagination, sans esprit même, avide d'argent, ce qui est le caractère dominant des Anglais... » Cité par Sainte-Beuve, Nouveatix Lundis, y, 420. Il est vrai que la veuve de Charles-Edouard, ce prince sans couronne, ivrogne et dégradé, avait ses raisons pour aimer peu l'Angleterre.
SA VIE, SON ŒUVRP:, son TKMPS 671
très-réduit. Cliez nous, c'est une acquisition toute récente que celle des berlines à l'anglaise; et que sont nos fiacres, en comparaison, si durs, si incommodes et si malpropres! « Pour les turgotines et autres voitures publiques, c'est un supplice que d'y être, et ces voitures privilégiées au nom du roi ont des suspensions si rudes, des places si serrées pour le nombre et une conduite de marche de nuit, d'après leur intérêt et arrangement de bureaux, telle que c'est toujours la marchandise et l'intérêt des directeurs qui vont de préférence à ceux du public... Les places sont si pressées que chacun se dispute, tout le voyage, et est roué. Si malheureusement il se rencontre quelqu'un un peu gros, tout le monde est perdu ; il faut quitter. ;> Des Anglais ne se laisseraient point exploiter et molester de la sorte.
Encore moins soufTriraient-ils toutes les pertes de temps que nous inlligeons et nous laissons iniliger si bénévolement. « Entrez dans une boutique à Paris; on vous fait asseoir, révérence réciproque, mille propos en faisant le marché^ même jusqu'à vous entretenir d'alTaires de famille ou de nouvelles publiques ; débat, grand débat sur le marché ; l'un surfait, l'autre mésofTre et l'on se sépare souvent après beaucoup de dissertations, sans avoir rien fait, l'un étourdi du babil du marchand et le marchand boudant de n'avoir rien vendu et se raccrochant à un autre qui entre. A Londres, vous entrez dans une boutique sans saluer, sans ôter votre chapeau. Vous demandez laconiquement ce que vous voulez, on ne vous répond rien, on ne vous salue point, on vous le cherche et on vous le présente. Sur le prix qu'on vous fait, il n'y a point à rabattre, c'est à vous à prendre ou à laisser. Vous payez: tout est dit. Le marchand et l'acquéreur ont tous deux gagné du temps. »
La difTérence des deux peuples ne se marque pas moins dans leurs plaisirs. A Paris, les théâtres vivent sous un régime de privilège dont nous savons assez ce que Mercier pense. Les comédiens forment une petite république qui ne relève que d'elle et de ses protecteurs. Avec les plus beaux talents du monde, on peut fort bien n'y pas être reçu et les plus médiocres sujets s'y éternisent tout à leur gré. Jeunes libertins et filles débauchées qui figurent en nombre ont par surcroît la monstrueuse prérogative de prononcer sur le mérite des pièces et celle de rançonner à merci les
malheureux auteurs. Ce scandale ne cessera jamais de peser lourdement sur le cœur de Mercier.
« A Londres, chaque théâtre a son directeur, qui est despote, mais tremble toujours sous le ressentiment du public à qui il doit rendre compte et contre lequel il n'a point de garde. C'est au directeur à se ménager adroitement les suffrages ; autrement, comme il y a rivalité avec un autre théâtre qui est proche, il risque de perdre la préférence et d'être maltraité. Le public a droit de l'apostropher et de le laire venir sur le théâtre répondre lui-même aux plaintes. » Il est vrai que les auteurs ont à compter avec les entrepreneurs de spectacles et sont à leur discrétion qui ne vaut pas mieux que celle des comités d'acteurs, mais, en revanche, la concurrence est là qui leur réserve des compensations. Bref, ici encore, on n'a pas pris les choses à rebours: entre les amuseurs et les amusés, on n'a pas choisi les premiers pour arbitres.
En fait de divertissements populaires, l'approche du temps de pénitence donne aux Parisiens le signal d'une sorte de frénésie. « Rien n'est plus dégoûtant que les mascarades de la populace. Tout cela à l'air d'être fait par permission ou par ordre. Rien n'est plus mal dans un pays policé que de permettre qu'un petit drôle vienne frapper de la main une femme qu'il doit respecter... Comment la police n'a-t-elle pas fait afficher à cet égard des défenses très sévères? Est-ce à cause que ceux qji vont en équipage sont à l'abri des insultes?...
« A Londres, il n'y a point de carnaval, mais, depuis le commencement de l'hiver jusqu'à la tin, il se donne des bals masqués de toutes parts, selon le bon plaisir, ainsi que des assemblées de danse. L'Opéra n'a point le privilège de donner des bals exclusivement. Personne ne va jamais
masqué dans les rues Les excès du temps du carnaval
n'y sont point connus et n'invitent point à la débauche, pour ensuite jeûner. Cette coutume, du moins, en. laissant chacun, le long de l'année, prendre son plaisir au temps qu'il veut, prévient beaucoup de désordres, parce qu'il y en a qui ne songent jamais à se masquer ni à se déranger et que l'exemple d'une folie donné en trop grand nombre et trop publiquement en entraîne à coup sûr d'autres qui n'y auraient jamais pensé et qui en deviennent \ictimes. »
Même lorsqu'ils s'amusent, on le voit, les Anglais ne perdent pas la notion de l'intérêt bien entendu.
A Paris, on construit à grands frais le Cotisée ; et c'est alors seulement qu'on s'aperçoit que le lieu est mal choisi, sans eau ni verdure, que la destination en demeure incertaine. C'est trop cher pour les pauvres et cela manque de luxe pour les riches. Si bien qu'on n'a plus qu'à le fermer et à le démolir. « Le Vauxhall de Londres est situé de l'autre côté de la Tamise et présente un lieu plus écarté que le Colisée et plus champêtre. Beaucoup d'ombrages et principalement une allée à perte de vue, d'une hauteur telle que les plus grandes chaleurs ne peuvent en altérer l'ombrage ni la fraîcheur. Dans une place où sont beaucoup de tables dressées au pied des arbres, est, dans le centre, un pavillon à la galerie duquel sont des musiciens et des chanteurs et chanteuses du spectacle qui exécutent de moment en moment des ariettes et des morceaux de musique choisis. Chacun se promène ou boit ou mange. La décence règne en ces lieux où il n'y a ni embarras, ni disputes, ni scandales, ni impertinents, ni aucun garde absolument. Les compagnies jouissent librement et paisiblement, chacune à sa façon. »
Dans les cabarets des environs de Paris, on a sous les yeux un peuple échappé à l'ingrate servitude de travaux mal payés et qui cherche dans une prompte ivresse l'oubli de ses misères. Les guinguettes qui entourent Londres, aussi proprement décorées que nos cafés et situées à l'ordinaire dans un grand jardin, présentent un tout autre aspect de bonne tenue et de prospérité. On y prend du thé ou du punch, on y trouve des orgues dont le premier venu est libre de jouer. « J'ai vu ces endroits si vastes, peuplés au point de ne trouver place nulle part; il n'y avait aucun bruit, de la conversation mais point de cris'. » Enfin, il
1. Autre observateur, autre appréciation. « 0 Paris, que décris d'allégresse dans tes guinguettes, que de convulsions de joie dans tes bosquets! Les danses, les symphonies, les festins, tout annonce la gaieté. L'on y lient aux bous Gaulois pour la franchise, au bon vieux temps pour la liberté. Nul pays sur la terre oii l'on sache mieux en user. C'est la confrérie des heureux que ces différentes familles qui, toutes ensemble, père, mère, enfants, vont se refaire de six jours de travail, qui, toutes de coucerl, rient sans gêne, parlent sans fard et, le verre en main, atteignent parfois le bonheur. >> Londres, au con-
n'est pas jusqu'à la nourriture comparée des deux peuples qui ne témoigne de la supériorité de la condition et de la raison pratique des Anglais. Tandis que les Parisiens s'emplissent de lourds potages, de viandes bouillies et de sauces indigestes^ tandis qu'ils se ruinent l'estomac, grâce au dangereux artifice d'une cuisine qui trompe et force la satiété, les Anglais s'en tiennent aux viandes rôties, modérément cuites (d'où le reproche qu'on leur fait de les manger crues), aux légumes simplement apprêtés et au thé au lait; ils ont pour breuvage une bière fortifiante, substantielle et assez peu coûteuse pour que la fabrication en demeure loyale. C'est la même, à peu de chose près, qu'on boit dans toutes les classes de la société, alors qu'à Paris, au contraire, le vin véritable est le partage du petit nombre et que la foule s'empoisonne d'odieuses boissons qui en usurpent le nom.
La précaution, on le voit, n'est pas de trop, quand Mercier explique qu'il a eu ses raisons de donner, dans son parallèle, toujours le beau rôle à Londres. Paris n'a pas lieu de s'en louer, mais c'est pour son seul bien qu'il est sacrifié : à lui de profiter de la leçon et de se corriger. Il y a bien là, si on veut, de quoi justifier le dessein de Mercier, mais aussi de quoi rendre le parallèle un tant soit peu suspect. Ce n'est pas tout, en effet, pour le moraliste, de montrer l'excellence du modèle à suivre : là-dessus, on l'a vu, la matière ne lui a pas fait défaut. Il importe encore de marquer qu'on en est très loin, car l'humilité prépare d'autant mieux à l'amendement. 4ussi voyons-nous Paris traité bien y plus sévèrement que dans le Tableau. L'impitoyable moniteur ne lui accorde ici le bénéfice d'aucune des améliorations partielles et des atténuations qu'il a relevées ailleurs à rencontre des maux réels. Mais bien plus encore, pour renforcer l'autorité de l'exemple, c'est Londres qu'il surfait, érigeant en mérite, en supériorité, dans bien des cas, ce qui ne sera au demeurant qu'une simple différence de caractère, parfaitement discutable en soi et ne l'emportant point né-
traire, » voit sou triste Parc aussi morue que ceux qui l'arpeutent » Paris en miniature , p. 83.
cessairement sur la disposition contraire. Ainsi, à un double titre, la ressemblance réelle de Londres en doit souffrir, puisqu'on ne nous en montre pas tout et que, cela même qu'où nous en montre, on l'embellit de parti pris pour le besoin de la cause.
Quelques exemples le feront clairement comprendre. Les Anglais raisonnent leurs actions et savent s'arranger : à cela, on l'a vu, se ramène la démonstration de Mercier. Elle est par elle-même assez féconde et les enseignements de détail que les Parisiens auraient à en tirer sont nombreux et importants. Mais — je l'ai déjà indiqué en passant — il ne s'est pas demandé si telle qualité hautement et justement louée chez nos voisins n'en excluait pas telle autre qui pourtant aurait bien son prix, elle aussi. Le Parisien étant trop indolemment résigné à mille disgrâces de sa condition matéi'ielle, Mercier a cent fois raison sans doute de lui en faire honte par l'exemple de PAnglais, si expérimenté en fait de bien-être. La comparaison néanmoins serait plus équitable, n'abaisserait pas autant l'un et n'élèverait pas autant l'autre, si on y ajoutait que le moins favorisé des deux travailleurs dépense en invention désintéressée, en sentiment artistique, l'effort d'initiative que l'autre tourne plus particulièrement en préoccupation de soi.
Pareillement, il est d'un excellent conseil de représenter à une nation bavarde, de volonté distraite et de décision paresseuse les admirables effets que les Anglais tirent de l'esprit d'association. Mais si, à force d'être « association », la société chez eux en était un peu moins « société », n'importerait-il pas de le noter pour s'en faire une idée tout à fait juste?
A ce propos, appelons encore en témoignage d'autres observateurs qui, n'ayant pas eu pour objet d'endoctriner les Parisiens, se sont moins sévèrement abstenus de les louer. Dans les clubs on ne perd point le temps en propos inutiles, cela est vrai. En revanche, c'est Rutlidge qui nous le dit, à Paris on sait beaucoup mieux qu'à Londres jouir des douceurs de la vie commune. Il s'y trouve bien plus de gens de loisir, dégagés de l'obsession perpétuelle des affaires, et leur mauière d'être s'en ressent. « Vivant entre eux sur un pied plus amical et plus familier que nous ne vivons entre nous, ils n'ont pas tant besoin de sortir de leur maison pour se
récréer, au lieu que nous y sommes contraints par le défaut de société domestique qui nous est justement reproché. » Pour les Anglais, d'après le même écrivain, c'est une affaire, c'est un événement que de se donner du plaisir ; pour les Français, c'est une habitude, une vieille connaissance qu'on traite sans cérémonie. « Les premiers recherchent les divertissements les plus coûteux, les autres savent se divertir sans dépense au milieu des sociétés de famille, si en usage en France. » Voilà ce qui forme aux Français ce goût fin, ce qui donne à la vie sociale chez eux ce charme sans pareil par où aucune nation ne les surpasse. Frivolité et inattention disparaissent, en regard « des heures délicieuses que nous avons passées avec eux, enchantés de l'esprit de sociabilité et de la belle humeur dont toutes leurs manières sont animées'. »
Ainsi donc le solide ne serait pas le tout de la vie. 11 convient à des hommes réfléchis de s'attabler pour discourir entre eux de choses graves, mais, prenez-y garde, si le petit génie de l'enjouement n'est pas de la partie, il s'en vengera. Malgré quelques progrès déjà opérés, à cet égard, les Anglais se comportent mal en fait de repas : les débats politiques se tournent parfois en catastrophe. Il arrive même pis : quand les convives mâles, restés seuls, boivent à perdre le sang-froid, ils ont sans doute raison de soustraire aux femmes ce spectacle fâcheux, mais si l'usage de les exclure ne s'était pas établi cependant, n'aurait-on pas été conduit à se mieux surveiller*? A force d'être mâle, une réunion d'Anglais a bientôt fait de devenir brutale, ce qui est moins beau; et tout le sens pratique du monde les dédommage-t-il de ce commerce exquis des femmes qui fait en France l'admiration des étrangers? Pour les avoir approchées un instant dans son rapide séjour, John Moore en demeure charmé : « Elles ont dit leur avis sur toutes les matières dont on s'est entretenu, sans compter celles de littérature, peu semblables, en cela, à nos dames anglaises qui s'imaginent en pareille occasion devoir garder le silence. Celles-ci, au contraire, n'ont pas hésité et ont, sans aucun scrupule, exposé leur façon de penser. Celles qui avaient quelque connaissance du sujet en question ont parlé avec la plus grande