‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 441 sur 521 · Lettres d'un voyageur anglais, i, ô · texte numérisé non relu

Lettres d'un voyageur anglais, i, ô

SA VIE, SON Œ'UIVKK, SON TKMI'S (581

l'humeur des gens et leur complexion naturelle savent aussi s'en mêler et parfois y réussir assez bien à moins de Irais? Un bon avis n'est jamais à dédaigner^ mais il y a peut-être quelque pédanterie à condamner sans merci, en fait d'us et de coutumes, tout ce qui ne porte point un cachet authentique de raison raisonnante dûment consultée : en voulant de la sorte pourvoir à la félicité des gens, on risque fort de les contrarier fâcheusement, et tels, qui prennent le chemin le plus long ou semblent s'amuser en route, savent ce qu'ils font, en dépit de l'exacte prudence qui maugrée. Les poètes ont leurs mœurs, qui ne sont point celles des mécaniciens, et les Français, les leurs, qui ne sont pas celles des Anglais.

De la manière dont il loue ces derniers, il semble que Mercier se les représente par dessus tout comme un peuple sans nerfs et que ce soit là tout justement ce qu'il en admire. En quoi il se trompe sans doute et les méconnaît, mais, dans cette conception fausse, peut-être pourrions-nous trouver les vraies raisons de sa complaisance pour eux et de sa sévérité pour nous. Composant le Tableau de Paris, il a jugé, nous l'avons vu, ses compatriotes en toute clairvoyance d'esprit et tendresse de cœur, aussi attentif à les redresser qu'à leur rendre justice. La vérité, alors, a servi et dirigé les grandes facultés de l'observateur. 11 a fait son rapport d'à-" près nature et en conscience. Comme il s'agissait des choses telles qu'elles étaient et non telles qu'il aurait voulu qu'elles fussent, il a pu être équitable et judicieux en les retraçant : le constructeur de sociétés imaginaires s'élant strictement abstenu n'a point troublé les vues ni abusé la religion du rapporteur. Au contraire, le voici maintenant transporté dans une nation étrangère et il y est en quête de règles de conduite, de bons avis à recueillir, ce qui déjà détermine le sens de l'opinion qu'il s'en va former. Mais bien plus, il se trouve que^, du premier coup, cette nation, par toutes ses qualités principales répond exactement aux préférences de Mercier. Aussitôt le visionnaire, assoupi naguère, se réveille et accourt à l'aide du moraliste. Le peuple anglais ressemble aux conceptions favorites du premier; sans y prendre garde, le second, pour le plus grand bien de son enseignement, sera conduit à exagérer cette ressemblance. Il nous présentera des An-

glais une image idéale où auront été rassemblées, outrées, poussées au superlatif toutes les qualités dont ils sont partagés en quelque mesure et par où, au sens de Mercier, ils ont mérité d'être pris pour modèles. Par contre, ces Parisiens, dont on entreprend d'exciter l'émulation, est-ce le moment d'atténuer, pallier ou parer leurs défauts, de leur chercher des excuses ou des échappatoires? Si tendre que soit, je suppose, un père de famille pour ses propres enfants et si bien averti de leurs bons côtés, s'il rencontre chez autrui des idées, des maximes et des méthodes dont il aimerait que les siens profitassent, il ne s'avisera point de leur représenter les raisons qu'ils auraient de s'estimer assez bien pourvus, toutefois, de mérites par où ils compensent ce qui leur manque et réussissent à s'en passer. Un tel procédé nuirait peut-être au succès de l'exhortation. Ainsi fait Mercier quand il gourmande les Parisiens. Il les aime et les juge bien, mais, outre-Manche, il connaît un peuple qui ressemble déjà beaucoup à la société de l'an 2440, et l'esprit de VAn 2440 se ranime alors dans le peintre du Tableau.

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