CHAPITRE VII
Mercier et la Comédie- Italienne : représentation des drames. — Mercier et ses amis : Grimod de la Reynière, Restif de la Bretonne, la (iOmtesse Fanny de JBeauharnais. — Mercier à la veille de la Révolution : ses sentiments politiques .
1. La vogue du Tableau. — Les affaires du dramaturge s'ea trouvent mieux. — Les théâtres du boulevard. — La Brouette du Vmaiqrier et Jenneval sur la scène des Associés. — Rénovation de la Comédie- Italienne. — Elle met Mercier à contribution. — La Demande imprévue. — Jenneval. — M™" Verteuil. — Le Déserteur. — L'acteur Granger. — L'Indigent. — La Brouette du Vinaigrier. — L'Habitant de la Guadeloupe. — Natalie.
n. La Maison de Molière. — Retour en grâce auprès de la Comédie- Française. — Cette pièce eu demeure l'unique témoignage. — Olympe de Gouges. — Ses démêlés avec la Comédie. — Mercier pourrait bleu lui avoir été de quelque assistance.
in. Mercier croît en renom et en crédit. — Le Théâtre moral de Cubières. — La Dramaturgie de Lessing. — Ovation dont Mercier se voit l'objet au théâtre de Rouen. — Même en faveur, il continue de passer pour un excentrique : les sociétés où il fréquente y contribuent. — Grimod de la Reyuière. — Les Déjeuners philosophiques.
— Amitié de Grimod pour Mercier et pour Restif.
IV. Restif de la Bretonne. — Esquisse de ce caractère mal connu. — Libertinage sentimental. — Complaisance à s"étaler soi-même dans ses écrits. — Opinion flatteuse que les contemporains prennent de lui : il est le peintre de la vertu; ses écrits servent les mœurs. — Engouement des gens du monde : il obtient quelque chose de la même faveur dont jouissait Rousseau.
V. Affinités de nature^ de talent, de doctrine qui attachent Mercier à Restif. — Comment ces deux hommes se connurent. — Commerce étroit qui s'établit entre eux. — Enthousiasme de réformateur qui leur est commun. — Mercier se donne à plein cœur.
VI. Grimod delà Reynière en captivité. — Correspondance avec Restif.
— Zèle inconsidéré de Mercier. — Sonséjour à Domèvre, — L'amitié
se relâche entre Grimod et Mercier, mais elle ne s'éteint pas. — Voyage en Allemagne. — Le théâtre de Mannheim. — Mort de Letourneur : chagrin que Mercier en ressentit.
VII. Le salon de la comtesse Fanny de Beauharnais. — Femme de lettres par prédestination. — Le Cercle de Poinsinet. — Amie tendre de Dorât. — Mercier se lie avec la comtesse, lui amène Restif. — Grand accueil que l'on fait à ce dernier. — Réunions brillantes et variées. — Mercier dans l'ivresse de la conversation. — Voix de Polichinelle. — La politique envahit tous les entretiens.
VIII. Mercier historien. — Les Portraits des Rois de Fratice. — Insuffisance de la critique historique. — Esprit remarquable de modération et d'équité. — Beauté de certaines formules évocatoires.
JX. Vues politiques de Mercier. — Notions claires sur les gouvernements. — Le progrès de l'humanité. — Ne point trop se hâter, ne pas tout condamner du passé. — A tout prendre, on s'achemine vers le mieux. — Mercier n'oppose point la nature et la société. — Vivre en société est la vocation nécessaire de l'homme. — Conséquence acceptée comme nécessaire : l'inégalité. — Elle a ses compensations et ses correctifs. — Pas de régression : marcher toujours plus avant dans le sens de la civilisation. — Devoir étroit qui attache l'individu à l'œuvre commune. — Formation première des sociétés : contrat spontané qui en est l'origine. — Du principe de Rousseau Mercier lire des conséquences bien différentes. — La politique, versatile par nature. — C'est à l'application qu'on juge les théories. — Les hommes dupes des mots. — Aucun régime n'est strictement conforme à sa définition. — Aucun n'étant nécessairement préférable en soi, Mercier, en ce qui le concerne, penche pour la monarchie tempérée. — L'autorité, quelle qu'elle soit, ne vaut néanmoins que par son accord avec la nation. — Les changements nécessaires. — Y procéder sans timidité, mais avec ménagement. — Accord nécessaire à cet effet entre la partie qui gouverne et la partie qui enseigne. — Tout finit par s'arranger en somme. — Même les moyens violents ne font pas si grand mal. — Optimisme démesuré de Mercier. — Le Philosophe du Port au bled. — Un accès d'inquiétude passagère. — La convocation des États Généraux. — Longtemps l'illusion tiendra bon contre les pires démentis.
C'est vers le milieu de 1785 ou, au plus tard, dans les premiers jours de 1786 que Mercier rentra définitivement à Paris. Malgré qu'en eût le mauvais vouloir des critiques — et il s'en fallait que ceux-ci eussent épuisé toute leur aigreur — on ne pouvait plus voir en lui l'écrivain risible
et bafoué de jadis. La fortune du Tableau de Paris avait été manifeste, éclatante. On avait beau ne point y souscrire, regimber, se renfermer dans un silence méprisant: l'impossible était de la nier et force fut parfois aux moins bien disposés de s'en laisser arraclier un aveu maussade. De ce méchant livre, en dépit des bons juges, nombre d'exemplaires s'étaient vendus. Les continuateurs de Bachaumonl youdraient en vain le celer. « On ne peut disconvenir qu'il n'ait un certain succès, surtout dans les provinces et chez l'étranger, et c'est à son titre qu'il le doit principalement*.» Moins prévenu comme nous le savons, Meister, sans trop de bonne grâce, lui non plus, mais avec plus de franchise, écrit de son côté : « M. Mercier, si tristement connu sous le nom de dramaturge et qui l'a été depuis plus avantageusement par son Td)leau de Paris'. » Ce titre: auteur du Tableau de Paris, était le brevet de la célébrité conquise, et on le voit figurer, à partir de cette époque, jusque sur les suscriptious des lettres adressées à Mercier. Le public ne faisait pas de moindres réparations au dramaturge. Acclamé dès longtemps sur les scènes de province, il l'était si bien que ses détracteurs en tiraient contre lui un sujet d'ironie. La Harpe ne le qualifiait-il point de dramatique de la province^? Et afin de se dispenser d'en parler davantage, faiseurs de journaux et de nouvelles avaient pour principale ressource, à l'occasion de ses drames^ de rappeler combien un succès ancien et soutenu les avaient, hors Paris, rendus familiers à toutes les villes de France. Pour chacun d'eux, cette remarque revenait comme un refrain. La gloire du Tableau aidant au débit des ouvrages dramatiques, une clientèle toujours fidèle et toujours croissante infligeait le plus sûr démenti à la méchante épigramme du libraire Ruault. Voici pour en témoigner nne curieuse anecdote : « Votre Tableau, écrit-on à Mercier, vous fait une réputation brillante. L'un de ces jours un comédien de province achetait de vos pièces chez la dame