Comédie de Voisenon
intelligence, à une âme vraie et sensible, à beaucoup de noblesse et de grâces, il joint une habitude consommée du théâtre et une décence dont nos spectacles actuels offrent peu de modèles. Son débit est sûr et bien entendu, sa voix est douce et sonore, sa prononciation pure et son articulation nette. Très familier avec le dialogue, il sait donner à ce qu'il dit les nuances convenables au sentiment, à l'idée qu'il doit peindre, et, ce qui est plus rare encore, il sait varier les tons en proportion du respect, de la familiarité ou de l'autorité qu'il doit avoir avec les personnages qui l'entourent. Décent et respectueux avec les femmes^ libre et agréable avec ses égaux, il conserve avec les valets ce ton qui distingue un maître de ses subalternes, et ce ton n'est point insolent. Si toutes ces qualités réunies ne forment pas un bon comédien, nous avouerons que nous ignorons absolument ce qu'il faut à un acteur'. » Tel était, paraît-il, le prestige du talent de Granger qu'on oubliait, en l'entendant, l'espect difforme de son œil gauche, crevé par accident. Le Mercure ajoutait, il est vrai, quelques réserves à ses éloges, exhortant Granger à se défaire de ses tics de langage, à corriger certaine erreurs de maintien et à éviter les vers faux. Mais c'était déjà, on en conviendra, un personnage qu'un débutant auquel on accordait l'honneur d'une présentation aussi minutieuse et aussi obligeante.
A la Comédie-Italienne, Granger, quoi qu'on en pensât, n'était pas tant hors de sa voie. Il ne s'était point borné aux personnages de petits-maîtres. Rompu de longue main au drame, il avait trouvé son compte à jouer Mercier en province et n'avait eu garde de l'y oublier. Si Grimod servit de parrain au Déserteur, c'est Granger surtout qui détermina par ses instances ' son nouveau théâtre à représenter
1. Mercure, 16 mars 1782, 135, 136. Voir également, sur Granger, de Manne, Galerie historique des comédiens de la troupe de Voltaire, Lyon 1877, 236. Après 1790, la Comédie-Italienne ne s'adonnant plus guère qu'à l'opéra-comique, il retourna en province. Dans l'été de l'an VI, nous le retrouvons à Angers où il joua avec un grand succès (Queruau- Lamerie, Notice sur le théâtre d'Angers, 1889, p. 154). A partir de l'an IX, il devint co-directeur, puis directeur unique du théâtre de Rouen dont il fit, rapporte de Manne, le premier théâtre des départements. 11 ne le quitta qu'en 1812 (J. E. B., Histoire des théâtres de Rouen 1860, li, 18), devint professeur au Conservatoire en 1819 et mourut à Vernon en 1824.