‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 458 sur 521 · Corr. litt., xiv · texte numérisé non relu

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La mauvaise grâce ne donne que plus d'éclat à l'aveu. La Brouellc réussit bruyamment à Paris, comme elle avait réussi en province, et les Mémoires secrets ne furent, pour leur part, que les interprètes du sentiment général en reconnaissant qu'elle avait paru gaie, ([ue le comique de la situation n'y manquait pas et qu'elle servait fort bien les acteurs. Dès lors, bizarreries, trivialités et abus de morale hors de propos se trouvaient absous. Au baisser du rideau, on réclama l'auteur avec force applaudissements, et l'acteur chargé du rôle du vinaigrier, le s'' Périgny, vint répondre que M. Mercier, absent de Paris depuis quelques années, résidait alors à Lausanne. Une bonne part du succès revint à cet acteur dont on loua beaucoup le naturel et le jeu plein d'onction '. Granger faisait le rôle sacrifié de Jullefort. La Brouette du Fmai^j'ier, représentée dix fois de suite, du 13 octobre au 10 novembre 1784, et constamment reprise dans la suite, demeura parmi les pièces préférées du public. Elle n'avait été reçue, il faut le noter, que moyennant certains changements préalables* qui donnent aussi la mesure des susceptibilités de l'opinion, en ce temps. Dans le texte primitif, Delomer, le négociant ruiné, hésite un instant entre les conséquences delà catastrophe et certains expédients déloyaux. Mais il importait de prévenir toute ombre de confusion entre le bien et le mal et il ne fallait pas qu'un homme chargé d'un rôle vertueux pût, à aucun moment, alarmer la sécurité des sympathies qu'il se devait attirer par fonction. Aussi, dans une édition corrigée, Mercier avait-il pris soin d'introduire un personnage nouveau pour remplir Tofflce de tentateur, et, le vertueux Delomer n'ayant plus dans l'aventure que le mérite de le repousser, l'estime des spectateurs cessa d'être en péril*.

1. Mém. secr,, xxvi, 289. Périgny était un simple pensionnaire du théâtre où il ne poursuivit pas longtemps sa carrière. Une délibération du 4 juillet 1789 nous apprend qu'il dut entrer dans la maison de charité des religieux de Gharenton et que la Comédie Italienne prit à sa charge les frais de pension, à raison de 1.800 livres par an. Il y mourut le 7 sept. 1790. A7'c/i. de la Corn. It. (Bibl. de l'Opéra).

2. « 31 août 1784. Lecture faite de la Brouette du Vinaigrier, drame en trois actes et en prose. Le comité a jugé les changements faits par l'auteur propres à mériter à cet ouvrage un succès et l'a agréé. » Arch. de la Corn. It. (Bibl. de l'Opéra).

3. Journ. helv., 30 sept. 1784, 238. Surtout les commerçants avaient,

Non moins heureux que la Brouette devant le public, V Habitant de la Guadeloupe fut traité par la presse avec une tout autre faveur. L'histoire du mauvais riche, de la parente pauvre et du bon riche qui revient de la Guadeloupe pour les traiter l'un et l'autre selon leurs mérites désarma jusqu'à V Année Littéraire, strictement muette, jusque là sur les représentations dont il vient d'être parlé. C'est, déclara-t-elle, un tel plaisir de voir la vertu récompensée et le vice humilié que l'on passe tout à celui qui nous le donne. Et dans son dépit de ne pouvoir s'en prendre à une si précieuse leçon de morale, le journaliste s'avise d'un biais fort plaisant pour chercher querelle tout de même à Mercier. Il a presque l'air de dire que ce n'est pas loyal de choisir un sujet si beau qu'il dispense d'avoir du talent. Ainsi procèdent les écrivains médiocres. Les grands maîtres s'exercent sur des matières ingrates et c'est leur génie qui les sauve. Ah ! sans doute le dramaturge méritait peu cette heureuse rencontre. « M. Mercier semble avoir pris à tâche d'affaiblir par des longueurs* et une conduite vicieuse une fable aussi touchante. Si son drame n'est pas tombé, ce n'est pas sa faute, c'est qu'il est impossible de gâter une situation si belle. » Suit la complaisante énumération des bévues commises. Le journaliste, qui souvent tombe juste, d'ailleurs, se soulage à les relever. On se rappelle peut-être ce qui en a été dit avec plus de détail au chapitre IV. Le secret de la comédie est trop vite révélé. Le ton du rapace couple Dortigny est bien peu naturel. Les vilaines âmes se dévoilentelles de la sorte, même entre elles? Quelle est cette affectation de cynisme? Et que dire des bizarreries du dialogue, et de ce commentaire saugrenu de VÉpître àmon habit, de Sedaine, qui vient retarder le dénouement, et de cette diatribe si surprenante par laquelle l'auteur règle son compte personnel avec les journalistes? Mais, bon gré mal gré, le pathétique du sujet l'emporte sur la maladresse du poète. C'est

paraît-il, l'épiderme sensible. Ce Delomer, représenté comme un membre notable de leur corporation, on le voyait à deux doigts de commettre une escroquerie! Au théâtre de Lyon, ville de négociants, la première version du rôle avait fait froncer les sourcils. Journ. de Pol. et de lia., 1176, i, 134.

1. Encore avait-on supprimé « une foule de réflexions et de moralités » qui figurent dans le texte imprimé. Corr. litt., xiv, 372.

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très moral, très humain et partant très utile dans un temps comme le nôtre'. Là-dessus le sentiment est unanime. II n'est ni défaut ni faiblesse qui tienne. Cette génération est sans défense contre l'attendrissement. On a trouvé l'ouvrage médiocre à la lecture, les connaisseurs, parait-il, font la moue*, mais ces connaisseurs ne sont point légion, et les gens de plume, les folliculaires subissent, les premiers, l'entraînement général à propos de cette pièce qui les malmène. On se rattrape autant qu'on peut sur le style, sur l'inhabileté de l'auteur à peindre avec justesse la laideur morale', mais le moyen de résister au spectacle de l'exacte justice distributive et rémunératrice? Une créature angélique récompensée contre toute attente par une fortune providentielle, quelles délices pour toute une assistance de gens sensibles! « La scène ouVanglenne est accueilli parla tendre cousine a fait la plus grande sensation », nous dit le Journal de Paris^. Cette fois encore, du reste, les acteurs jouèrent le mieux du monde. Dans la veuve au cœur pitoyable M™^ Verteuil montra autant de grâce que de sensibilité. Quant à Granger, il inspira au Mercure un enthousiasme à ce point immodéré que Mercier en recueillit par contre-coup des témoignages inattendus. « M. Granger rend avec une supériorité vraiment admirable le double caractère de Vangleune sous les dehors du malheur et sous le costume de la richesse. Son jeu, à l'instant où il fait connaître sa fortune et quand il tonne contre l'insensibilité des riches insolents et cruels, est à la hauteur des idées et du style de M. Mercier, et c'est le plus bel éloge que nous puissions en faire ^ » L'Habitant de la Guadeloupe, représenté d'abord neuf fois de suite, du 25 avril au 13 juin 1786, vint grossir à son tour la liste des pièces de Mercier qui alternaient sans cesse sur l'affiche de la Comédie -Italienne.

Ce n'est plus au delà des frontières que la nouvelle de ce dernier succès dut aller chercher l'auteur. Mercier était alors rentré à Paris, mais il semble qu'une secrète malice

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