‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 46 sur 521 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

SA vu:, SON of'.uviiE, son temps 79

Grand admirateur des vers de Voltaire, il aurait voulu eu faire comme lui, je l'en plaisantais', .... mais pour poète, il l'était un peu plus, je crois, que Saint-Lambert ou l'abbé Délille'. «

Le hasard d'un entretien amena un jour Jean-Jacques à développer devant son fervent auditeur le sujet d'un roman à faire, sujet bizarre, mais neuf et pathétique, et il lui proposait de se mettre à l'œuvre. « On devine bien, proteste Mercier, que cette offre fut reçue comme un compliment et qu'on laissa à Rousseau à exécuter, s'il le voulait, ce que Rousseau avait conçu ^ » Ce jour-là, le philosophe seutait plus vivement que de coutume le poids de la vieillesse qui lui était odieuse parce qu' « elle nous environne d'erreurs, de misères et de terreurs, quelle éteint nos affections et les concentre en nous-mêmes, qu'elle commande enfin à l'avenir de nous saisir. » Et après un silence, il ajoutait : « Je n'aime point un vieillard la plume à la main * ».

De son regard vigilant et tendre. Mercier suivait sur ce beau visage altéré le passage des émotionsbrusquesqui s'y peignaient si douloureusement. Ce n'est pas seulement lors de la première entrevue qu'il distingua l'égarement fatal. « La crainte perpétuelle de l'humiliation le tyrannisait : tel était le faible de son orgueil délicat et profond qu'une moquerie suffisait pour troubler sa tête. Son regard soupçonneux épiait sans cesse dans les yeux ce qu'on pensait de lui, et le moindre geste ou le moindre sourire qui ne s'accordait point avec sa pensée actuelle le perçait jusqu'au fond de l'âme : il éprouvait des douleurs morales inconnues aux autres hommes. Nous l'avons vu passer tout à coup d'un mouvement de joie à la plus sombre tristesse, être heureux et malheureux dans l'espace de trois minutes, sans que rien eût paru changer autour de lui : son imagination efïarouchée

1. « Il est défait, écrit encore Mercier, que J.-J. Rousseau a rempli presque uae armoire de vers adressés au Mercure de France, je conuais son écriture comme la mieuue. Eli bien ! cette plume si vivante dans la prose s'éteignait totalement dans la mesure des vers. » Fragment inédit. Papiers de M. Duca.

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