Ibid., II
Comme lui également, elle avait « des idées de l'autre monde » et l'ambition de les inculquer aux gens de ce monde-ci. De ces idées, à la vérité, les principales, bien plus dignes d'examen qu'on ne pensait alors, sont celles qui ont fait d'Olympe de Gouges la première aïeule du féminisme français : elle se désola, parla de se jeter à la rivière, parce que la publication prématurée de la constitution de 1791 l'avait privée de ce complément nécessaire, par elle soumis trop tard au public : la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. On ne voit en aucun endroit que Mercier, pour sa part, ait été grand féministe. Au nombre des meilleurs progrès qu'il nous prédit pour la bienheureuse année 2440, figure la restauration de l'autorité maritale à la romaine. Car l'obéissance, prononce-t-il, est due à l'époux sans aucune restriction, et il est juste que celui-ci demeure maître absolu de répudier sa compagne*. Mais la hardiesse de l'un faisait sans doute un large crédit à la hardiesse de l'autre, car ils s'entendirent à merveille. Olympe de Gouges paraissait être « le frère cadet de Mercier ayant pris cornette et jupons ' » ; et leur mutuelle ressemblance fut si notoire que celui-ci passait pour être le teinturier ào, celle-là. Cet emploi officieux, dans une circonstance au moins, et quoi qu'il en soit des autres, il dut réellement le tenir. En 1788, M™^ de Gouges donna lecture au comité d'une pièce en cinq actes, Molière chez Ninon. Il y est question d'une fille de condition honnête qui abandonne la maison paternelle pour s'engager dans la troupe de Molière, mais le grand comique l'en dissuade et s'entremet obligeamment pour la marier. Nous reconnaissons là précisément certain épisode qui figurait dans la première édition du Molière de Mercier et qui fut retranché, on l'a vu plus haut, de la pièce telle qu'on venait de la représenter. Est-il bien téméraire de penser — leurs relations étant connues — qu'Olympe dut à Mercier, avec ce relief d'un de ses ouvrages, l'art de l'accommoder sur nouveaux frais"! Molière chez Ninon l'emporte,
1. An 5/(40,111, 23. Ce qui est sûr, en revanche, c'est qu'il souhaitait aux femmes une culture intellectuelle qui les mît de niveau avec les hommes. Voir au chapitre premier un passage significatif du Bonheur des gens de Lettres. Je rappelle aussi qu'il ne pardonnait pas à Molière les Femmes savantes.