‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 468 sur 521 · Mém. de Fleury, ii · texte numérisé non relu

Mém. de Fleury, ii

en effet, de si haut sur les autres ouvrages qu'elle a signés que la présomption semble bien près de tourner à la certitude.

On en peut dire autant du rôle secret qu'il tint probablement, dissimulé derrière Mni« de Gouges, dans la polémique à laquelle il a été fait allusion plus haut et dont cette même pièce fut précisément l'origine. Les comédiens l'ayant repoussée en ajoutant à leurs votes force railleries, l'auteur s'en vengea par une préface et par une brochure, les Comédiens démasqués (1790). Jamais la digne femme n'a écrit de cette encre. Il y a là des scènes de comédie croquées au vif. Tant de prévenances dépensées en pure perte pour Mole ! C'était lui pourtant, ce lecteur irrésistible, qui avait fait recevoir Zamore. Depuis, on s'était ravisé, on déclarait la pièce injouable, les acteurs répugnaient à se barbouiller de noir, en vain la conciliante Olympe offrait de s'en tenir au cuivré. Mole, pour peu qu'il s'y prêtât, ne viendrait-il pas à bout de ce mauvais vouloir? La dame de ses pensées souhaitait un bel oranger : elle l'eut. Lui-même ne dédaignait pas les fins morceaux, et M^e de Gouges se souvint à propos des belles dindes qu'on engraissait à Montauban, sa patrie. Cependant la dinde n'est qu'un bienfait éphémère, tandis qu'un Parnasse, en biscuit de porcelaine, installé en belle place dans le salon du roi des jeunes premiers!... Mole en agréa l'hommage et n'en demeura pas moins ingrat. Mais le plus piquant encore, c'est le tableau de la séance funeste qui vit immoler l'infortunée Ninon. Mit-on jamais patience d'auteur à pire épreuve? Cette maudite porte, obstinée à s'ouvrir avec un éternel grincement et que chacun, à son tour, allait fermer! Encore ne suffit-elle pas à tirer le gros Desessarts de son tenace, de son impertinent sommeil. Puis le dépouillement des bulletins, la défaite enveloppée de flatterie et de dérision. Ce récit était, d'après Fleury, un prodige de mémoire. Quelques traits y trahissent un ressentiment plus que féminin. Que d'oreilles il aurait voulu couper, cet écrivain bafoué qui oublie un moment son sexe ! C'est Mercier qu'on croit deviner, donnant allègrement de sa personne encore dans un des derniers assauts, si près alors de faire brèche. Avec bien d'autres barrières, celles du tripot comique sont à la veille de succomber. Après tant de pamphlets, peut-être espéra-t-il qu'il serait le dé-

cisif, cet épilogue apparent des Compdiens on du FoyerK

C'est dans le temps où la Fortune, cette capricieuse Fortune des gens de lettres, qui naguère avait été cruelle à Mercier, commençait de lui multiplier les gages d'une clémence déclarée, que celui-ci revint prendre domicile à Paris. Il était bien loin de ses premières tribulations et l'ironie n'avait plus si beau Jeu avec lui. L'autorité lui venait avec le succès. Un beau jour, n'avait-il pas passé, lui aussi, à l'état d'initiateur, de chef d'école? En 1784 avait paru le premier tome d'un ouvrage anonyme intitulé Théâtre moral qui se réclamait hautement des doctrines de Mercier. On y montrait, dans un essai nouveau sur la comédie, qu'il faut de la morale partout et on enseignait l'art de s'en servir. On manquait de respect aux genres el on renouvelait contre les vieux comiques le reproche d'avoir trahi les mœurs; à l'appui de quoi on y proposait pour le Légataire Universel un dénouement nouveau qui se fût passé en place de Grève. Tous préceptes destinés à étayer deux pièces parfaitement illisibles, le Concours académique et VEcole des Riches. Le Journal de Paris ne cacha point combien il était scandalisé et remit sur le tapis la poétique de Mercier".

Celui-ci répondit vertement de Neuchàtel : « Je ne sais pourquoi et comment mon nom se trouve cité malignement dans votre feuille du 21 mai, à l'occasion d'un ouvrage qui m'est étranger. Il me semblait que vous aviez sagement renoncé aux sarcasmes contre les gens de lettres, et voici que vous réimprimez une vieille et mauvaise plaisanterie. Si un honnête écrivain a reconnu dans mon Essai sur V art dramatique des idées qui lui ont plu, il a pu avoir sa manière de lire, et cette manière pourrait être fort bonne, quoique opposée à la vôtre. On m'a toujours fait dire ce que je n'ai pas dit. Mon Essai est imprimé depuis onze ans : de grâce,

1. Voir, sur tout ce qui a trait à Olympe de Gouges, L. Lacour, Trois Femmes de la Révolution. Paris, Pion, 1900, et aussi Ch. Monselet, Les Oubliés et les Dédaignés. Charpentier, 1876, pp. 124 et suivantes.

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