Ch. Mouselet, Oubliés et Dédaignés, p
une perplexité et un malaise de la violence subie. Que vaut ce talent? murmureraient les témoins, s'ils prenaient une conscience nette de leur embarras; n'en est-on pas dupe? Que ces révolutionnaires sont incommodes à la sécurité des opinions ! Et combien l'on se sent plus tranquille avec un lauréat correct et authentique, dûment pourvu de ses brevets et références! Cette sorte de célébrité, au reste, était bien à la mesure du tempérament et du rôle littéraire de Mercier. Les téméraires ne sauraient être rétribués en même monnaie que les disciplinés. Et, de plus, elle devait être de son goût, car il persistait à la mériter. C'est en compagnie des indépendants et des irréguliers de toute nature qu'on le voyait figurer; il se déclarait hautement des leurs et frayait avec eux de préférence, faisant profession publique de partager la singularité d'allures et d'opinions par où ils se retranchaient du troupeau commun. On a vu, par exemple, quelles étroites relations il entretint avec Olympe de Gouges.
Une autre maison où il fréquentait familièrement était celle de ce Grimod de la Reynière que nous avons déjà rencontré sur notre chemin et qui était la bizarrerie et l'irrévérence faites homme. Par ses inventions saugrenues et ses bruyants défis au bon sens, Grimod faisait la ressource et la joie des gazettes. En cette fin de société, il apparaît comme un raccourci et un diminutif grotesque de Mirabeau ; lui aussi, il joue à sa façon [Q?,refractaires, il vit en état de rupture ouverte avec sa famille et sa caste. Il n'est pas de mon sujet de recueillir ici des anecdotes sur lesquelles tout a été dit dans un livre définitif. Quoi qu'il en soit des origines particulières auxquelles on prétend faire remonter une vocation d'extravagance aussi tenace que concertée ; que l'on veuille y voir une étrange manie de représailles contre le cruel hasard de naissance qui lui avait donné des mains difformes, et comme un endossement volontaire de je ne sais quel personnage de Triboulet ; ou bien encore la dérision systématique et la bouffonnerie vengeresse où il se serait réfugié en désespoir d'une passion contrariée; toujours est-il que l'excitation des circonstances ennemies
1. DesQoiresterres, Grimod de la Reyni'ere et son groupe. Paris, Didier,
trouve en lui, et d'avance, un esprit merveilleusement porté à toutes les incartades.
H a pour père un fermier général entêté de noblesse, pour mère, une femme de haute naissance, une Jarentc, inconsolable de sa mésalliance et acharnée à s'en dédommager. Ridicules, vanités et inimitiés de gens de finance et de gens de cour, voilà, dans ce foyer divisé, quel est le premier spectacle qui frappe les yeux, quel est le premier grief qui atteint la conscience de l'enfant, tout au long d'une éducation déshéritée de tendresse. Or celui-ci se trouve précisément pétri d'une argile malcommode à façonner. Ce n'est pas en l'infectant de leur corruption propre que les leçons et les exemples du logis natal dérégleront sa vie, c'est en y provoquant une résistance opiniâtre, une fureur de rébellion, tous les écarts d'une rancune inflexible et d'une impétuosité débridée. De là ces affronts multipliés aux vœux de sa famille et aux convenances de son monde, un monde qu'il a pris en haine.
On veut en faire un homme de robe, lui acheter une charge au Parlement, où il sera de plain-pied avec des personnages d'un rang élevé dont il partagera la considération et les prérogatives. Mais lui a horreur de se voir haut placé; la robe qu'il veut, c'est celle d'avocat, de compagnie avec de petites gens, de naissance obscure, de crédit incertain, qui ont leur avenir à faire. Lui en demande-t-on la raison, aussitôt de répondre avec l'énormité d'impertinence d'un Hamlet ou d'un Brutus burlesque : « C'est que, juge, je serais peut-être dans le cas de faire pendre mon père; avocat, je garde le droit de le défendre. » De là encore cette ingénieuse persévérance à tourner en ridicule les manies de ce père qu'il n'aime pas, à bafouer, à contrecarrer les préjugés d'une mère qu'il aime moins encore ; de là ces gamineries effrontées qu'il réitère sans relâche, à la confusion et au scandale de la classe noble et de la classe riche, les étranges amitiés qu'il se choisit et qu'il affiche, un M. Aze, doreur dans la galerie du Palais, devenu son confident et son conseiller intime, un M, Longueville, écrivain public autrefois en difficulté avec la justice, et toute cette cohue confuse, affamée, qui envahit à son appel les salons magnifiquement ornés de cet hôtel fameux de la rue
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des Champs-Elysées où, de guerre lasse, on lui a laissé les coudées franches.
Les Parisiens stupéfaits apprennent que, le l""" février 1783, le jeune Grimod a inauguré la série de ses saturnales familières par un souper dont on parla longtemps, un souper célébré avec l'appareil d'une initiation à une société secrète, où ne manquèrent ni les hérauts d'armes, ni les costumes du moyen-âge, ni les épreuves infligées aux admis; où les hôtes, conviés par des lettres conçues en forme de billets mortuaires, s'entendirent demander s'ils venaient pour M. de la Reynière, sangsue du peuple, ou pour M. de la Reynière, défenseur de l'orphelin ; et où l'amphitryon, sous les yeux d'une foule ébahie qui défilait dans la salle du festin *, sous les yeux mêmes de sa noble famille tardivement accourue, donna gravement à ses convives l'adresse du charcutier et du marchand d'huile, cousins de son père, qui avaient fourni au repas.
Puis viennent, durant les trois années qui suivent, les Déjeuners philosophiques^ avec leurs règles méticuleuses et leur cérémonial bouffon. Deux fois par semaine, les gens des conditions les plus diverses y affluent et s'y coudoient. Présenté par un adhérent, chaque nouveau venu a le droit ensuite de revenir à discrétion ; encore se dispense-t-on même des formalités de la présentation et il arrive que Grimod soit fort en peine de nommer les gens. Mais il n'en a cure et n'est féroce que sur l'observance des statuts. La question est de boire dix-huit tasses de café, au minimum, vingt-quatre si on a le cœur solide, et davantage si décidément l'on est un héros ', auquel cas on a des titres à la présidence. Ce n'est pas par la bouche, il faut l'avouer, que le futur gastronome prend alors ses convives. Le café constitue le plus clair de la chère, avec des tartines de beurre, des anchois et, à certains jours, une pièce de viande, mais le vin est sévèrement exclu. Autour d'une
1. Grimod tenait à faire grand bruit de ses prouesses. Aux curieux qui affluaient il recommandait de les répandre, dans le dessein, supposait-on, de mortifier son lionorée mère. Corr. secr., xvi, 137.
2. L'auteur de Diogène à Paris a connu un jeune écrivain qui allait jusqu'à trente-deux, op. cit., 179. Cette singulière orgie avait pour théâtre une maison dont le maître, qu'il ne nomme pas, pourrait bien être Grimod.
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table ainsi servie, sous l'œil bienveillant des deux tètes de satyres qui répandent la boisson de rigueur, s'assemblent des hommes de loi, amis de Grimod, des hommes de lettres qui ne sont point tous inconnus, et parmi lesquels liiçurent à l'occasion Fontanes, Andrieux, l'alissot, Beaumarchais, Cailhava, Rochon de Chabannes, Collin d'Ilarleville, des hommes du monde d'esprit curieux et de commerce facile, les frères Trudaine^ Kortia de Piles, Narbonne, le chevalier de Castellane, des comédiens, Dazlncourt, Larive, Saint-Prix, pêle-mêle avec une clientèle indescriptible de journalistes crottés et d'auteurs inédits, avec un ramas incohérent de gens de métier manuel, et aussi d'aveu insuffisant.
Cette hospitalité, on peut le croire, était fort du goût de ceux qui la recevaient, et c'est bien la dette commune qu'un des plus fameux parmi les hôtes des Déjeuners se chargeait d'acquitter, lurs(iu'il traçait, à la gloire de leur libéral amphitryon, le portrait llatleur d'un « jeune homme plus sage que singulier, puisque toute sa singularité consiste à vouloir sans cesse se rapprocher de la vie commune, en se supposant né dans la médiocrité : il met la philosophie à se conduire avec la même simplicité, la même application au travail, la même frugalité, le même goût pour la littérature que s'il n'était pas fils d'un millionnaire : il nous aime tous, nous autres pauvres auteurs, comme s'il était réduit, comme nous, à vivre de son travail ; il nous montre la même cordialité, nous fait les mêmes caresses, il respecte les artistes, il fait s'asseoir à sa table quiconque a du mérite etdel'utilité, n'importe dans quel état; la capacité est un titre dès qu'on excelle. On sent combien les gens du monde sont intéressés à ridiculiser une conduite qui est pour eux une satire cruelle; aussi ne l'ont-ils pas épargné : ils ont voulu lui faire avaler la coupe du ridicule jusqu'à la lie, mais ce jeune homme, qui n'est pas encore trentenaire de sitôt, l'a repoussée avec une fermeté noble et l'a renversée sur l'habit de ceux qui voulaient la lui faire boire. Je serais ingrat si je ne rendais pas à ce hardi et vertueux philosophe le juste tribut de reconnaissance que lui doivent, avec moi, tous les gens de lettres, tous les artistes, tous les hommes honnêtement industrieux qui sont connus de lui '.«